Une place

Une place

Je fais toujours ça, tenir à distance. Car sous mes facettes il y a la tourbe qui a remplacé le joli jardin, le margouillis qui éclabousse, l’air est lourd et humide et le brouillard ne laisse pas passer la lumière. Les blessures sont profondes, cela fait bien longtemps qu’il est trop tard pour nettoyer tout ça. Personne n’a envie de se promener là-dedans. Cela pourtant constitue le tain qui laisse paraître de jolies couleurs. C’est là tout mon paradoxe. Ce que je cache me permet de réfléchir la lumière.

Alors dès que je peux, je fuis. Je vais là où l’herbe est verte et où les fleurs déploient librement leurs effluves enchanteresses. Je suis faite pour être émue, pour être transportée dans ces mondes qui sont les vôtres. Tous, sauf le mien. Sortir de moi… Mais pour aller où ?… De déceptions en déceptions, j’ai compris que le problème, c’est que je ne sais pas vraiment après quoi je cours.

J’ai accepté de m’asseoir avec toi sous un arbre et je ne sais pas comment c’est arrivé. Malgré le passé, malgré moi, malgré les voix qui bruissent à l’orée du bois, tu t’es posé et imposé à mes côtés presque sans bruit. À un moment tu as voulu tirer la couverture et je suis partie. Je n’ai plus la force de faire face aux excès. Alors on s’est passés de couverture et je suis revenue m’asseoir, et même sans elle, j’avais toujours chaud à côté de toi. Familièrement. Si tu n’étais pas un homme, tu serais un lieu sûr. Mais tu es un homme, avec ses aléas. Des incertitudes que je ne peux plus affronter. Toi tu t’en moques. Tu ne regardes pas mes barrières, ou simplement comme on regarde une cicatrice : c’est là, ça a une histoire, mais ça ne fait rien. Et tu n’imagines pas à quel point c’est unique et à quel point c’est bon. C’est au-delà des mots.

Quand tu t’absentes rien ne change, sauf que la place est vide et que je le remarque. Je te veux libre, et je te veux heureux avec ces muses qui habitent ta forêt. J’aime entendre vos rires au loin et j’aime te voir revenir souriant et inspiré. Et puis tu reviens toujours avec cette douceur rassurante, toujours avec la même ardeur et les mêmes éclats dans les yeux. Cette même façon de me toucher, toujours, comme si tes mains voulaient se repaître du velours de ma peau, et toujours cette même hâte de serrer mon corps contre le tien. À côté de toi chaque moment partagé est inédit, et chaque inédit tient du miracle juste parce que toi tu le regardes comme ça.

Je ne crois pas t’avoir déjà remercié pour cet écrin dans lequel tu m’as installée, là, sous cet arbre, sans que je ne te doive rien, sans obligation et sans poids. Il est précieux à bien des égards : ouvert, sûr, léger, paisible, authentique, effervescent, gourmand, brûlant… Mais tu sais de quoi je parle, ces mots ne t’apprendront rien.
Tu n’es pas à moi, mais cette place oui, je sais que c’est la mienne. Et cette certitude est un confort qu’on ne m’avait encore jamais offert.

Le conflit

Le conflit

Je suis cette femme qui pense « Comment séduire maintenant que je deviens mère ? ».

Je suis cette mère qui pense « Pourquoi séduire ? Mon rôle de mère accapare mon esprit. »

La déformation du corps entraîne les débordements de la pensée, et une fois que le corps reprend son aspect, le cours de nos représentations lui-aussi revient dans son lit. Je crois au fond de moi que ce conflit s’estompe, au fil du temps. Mais en attendant…

Je n’avais pas traversé cette étape pour notre premier enfant n’ayant pas eu le temps d’élaborer des choses aussi complexes, ni vécu le luxe de pouvoir me centrer sur moi. A la veille de donner naissance à un deuxième petit être, je me suis sentie fortement tiraillée, aux prises avec ce conflit : la femme et la mère, la mère et la femme. Rien que de très banal sans doute, toutes les mères ont dû connaître ça. Je l’ai découvert, moi, avec d’autant plus de surprise que j’ai déjà été les deux à la fois, et que jusque-là ça ne m’avait jamais questionné. Elisabeth Badinter a très bien expliqué ça historiquement, philosophiquement et sociologiquement. Allez la lire si le sujet vous intéresse. Mon approche est propre à moi-même, subjective et limitée, liée aux épreuves passées, à l’estime de soi, à la loyauté dans le couple. Et au centre, ce désir que la femme en moi aime susciter. Car oui, enceinte j’ai pu penser au désir que je pouvais ou non inspirer.. Normal ? Sain ? Choquant ? Je ne sais pas ce qu’il en est pour les autres. Ont-elles été obnubilées par leur état de mère en devenir au point de s’interdire leurs désirs de femme ? Y ont-elles seulement pensé ? Qui sait ce que la société ou les hormones peuvent instiller dans l’esprit d’une femme qui s’arrondit. Mais ces pensées ne quittaient pas mes murs, je ne les ai jamais partagées. J’étais déjà bienheureuse d’avoir encore le désir de l’homme qui partage ma vie, c’était suffisamment inespéré pour que j’ose en réclamer davantage.

J’aurais aimé à cette époque avoir encore des amants, pouvoir questionner leur regard, leur pensée, leur vision de la maternité d’une maîtresse : antithétique ou compatible ? Je me souviens d’un amant qui m’avait dit « Si tu tombes enceinte, surtout appelle-moi ! ». Je n’avais pas été très étonnée, et à la fois je ne comprenais pas vraiment quels éléments pouvaient relier son désir sexuel et la grossesse d’une femme qui n’était pas la mère de son futur enfant. Et pour nous, y a-t-il de la place pendant la grossesse, et les premiers mois après une naissance, pour ces hommes qui ne sont pas le père en devenir ?

J’aurais aimé pouvoir explorer tout ça à cette époque, ne pas être empêchée, limitée, intimidée. Me sentir libre d’être et d’exploiter tous les aspects de ma féminité. Les chemins de notre condition sont décidément bien longs, semés d’embûches et tortueux… Mais si tu as des réponses, toi qui me lis, des expériences à partager, je les lirai avec beaucoup d’intérêt.

Seule

Seule

C’est un trop plein dans un grand vide, ces mots sur cette page blanche. Mes émotions entachent mon être comme l’encre ce papier. Je ne sais pas comment on efface. J’essaie, je m’agite, je frotte frénétiquement mais je n’arrive qu’à me fatiguer. Les taches sont toujours là. Si ça n’était que des taches… Mais elles brûlent, vous savez, comme un satané acide. Je ressens la blessure de chaque caractère, le coup de chaque éclaboussure qui m’affleure et m’affecte et me fige. Et je coule, loin sous la surface. Je plonge et je suis seule. Lourde, encombrée, embarrassante, piquante et sale. Sale de toute cette suie, de toute cette crasse jamais lavée. Malodorante.

Pourquoi ?

Pourquoi ça me rattrape, alors que j’avais l’impression d’avoir nettoyé tout ce que je pouvais, qu’à défaut de briller j’etais au moins vivable, pas neuve, mais pas délabrée ? Moi-même je ne peux plus m’habiter. Ça grince, ça tremble, ça s’effondre, ça s’effrite. Moisissures et parasites jonchent tous les interstices. Les rires et la lumière ne m’arrivent plus que de l’extérieur, par quelques fenêtres laissées ouvertes pour m’aérer, mais que je referme une à une, avec les volets.

Et pourquoi j’ai honte ?

Parce que je suis une femme, et que beaucoup mettront ma détresse sur le compte de mes hormones ? Parce que petite, on m’a interdit de pleurer car il y avait plus grave sous notre toit ? Parce que j’ai mis toutes mes forces à grandir seule et à me construire avec pas grand chose et que c’est un putain de constat d’échec ? Tout ça pour ça ? Vraiment ?

Mes fondations reposent sur des sables mouvants. Plus je m’agite, plus je m’enfonce.

Il faut toucher le fond pour rebondir, il paraît. J’y suis presque. Je verrai bien.

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Et maintenant ?

Et maintenant ?

C’est drôle, je relis ce que j’avais écrit à notre première rencontre, les images me reviennent, les impressions et les sensations aussi. Et ce qu’on vit aujourd’hui n’a déjà plus rien à voir avec ce jour-là. Comment est-ce que j’aurais pu m’attendre à ça, tous ces bouleversements intérieurs, ces vagues, alors qu’à l’extérieur tout est calme et tranquille ?

Je me rêvais exclusive, classiquement aimée d’un seul homme, dans une famille récemment agrandie pour le plus grand bonheur de tous. Je me fantasmais maîtresse audacieuse, vivant des aventures extraconjugales extraordinaires et non normées. J’étais en réalité redevenue très raisonnable. J’avais compris je crois un certain nombre de choses sur moi, mes expériences, mes erreurs, mes évolutions, mes choix et mes failles. J’étais en train de me relever d’une nouvelle maternité et j’essayais fort d’apprivoiser un nouveau corps, de l’accepter et pourquoi pas, de l’aimer. J’avais du pain sur la planche quand tu es arrivé…

Tu es entré par la petite porte, celle qui n’a pas de carillon, qui ne fait pas de bruit, et je ne t’ai pas vu tout de suite. J’étais affairée ailleurs. Et puis tu es revenu. Et puis tu es resté. Moi je me suis soignée. Sans être parvenue à redevenir brillante, je m’étais débarrassé d’une bonne couche de poussière et j’étais au moins devenue transparente. Ça m’allait bien. Je n’ai pas voulu croire que tu voulais t’approcher un peu plus de moi. Je n’ai pas voulu ça, tout court. Je n’avais rien à t’offrir. Je t’ai même chassé, et puis tu es revenu. Avec le recul, c’est comme si tu avais tout anticipé, comme si toi tu savais déjà que c’était là mon chemin, mon besoin, la prochaine étape de mon évolution.

Pourquoi ?… C’est la question que je ne cesserai de me poser. Je conçois que des hommes puissent avoir envie de s’approcher de moi pour le fantasme, pour l’image, pour le sexe, pour l’aventure en somme. Quels autres intérêts pourrais-je avoir ? Je n’ai rien à offrir. Je me répète, je sais. Mais je me vis comme ça. Je suis trop abimée, j’ai trop de cicatrices, je suis muselée et j’ai une chaîne…même longue. On m’a asséné que je faisais plus de mal que de bien plus qu’on ne m’a aimée. Alors oui, je décourage tous ceux qui voudraient s’approcher, je ne sais pas comment on se débarrasse de cet auto-sabotage acquis, et j’ai de toute façon arrêté il y a longtemps d’essayer d’en guérir. A chaque fois qu’on m’aime, c’est quelqu’un qui tente ça à ma place et bon sang, qu’est-ce que c’est bon… Malgré ça je creuse, j’essaie de comprendre pourquoi, comment, les causes et tous leurs détails et ça ne tient pas. Alors je lâche, je gâche, je dégrade, et ça meurt. Et je peux me dire qu’ils avaient raison, que je suis décidément cette enfant décevante et ingrate, cette petite peste prétentieuse, me lover dans ce discours que je connais si bien et qui me rassure tout autant qu’il me révolte. Je ne le vis pas mal. Je ne regrette rien. Je suis entourée de beaucoup d’amour par ailleurs, le seul auquel je puisse croire. Le seul vrai qu’on m’ait accordé jusque-là. En vouloir plus, n’est-ce pas en vouloir trop ?…

Des voix dehors, autour, et à l’intérieur de moi me disent que oui, évidemment. Mais mon esprit et mon âme chuchotent là, quelque part, que j’y ai droit puisque j’en ai besoin, que ça n’est pas trop puisque l’amour remplit sans prendre de place, que je mérite d’en recevoir après en avoir tant manqué et que ce serait cruel de vouloir me priver de ça. Je ne suis pas vraiment autorisée à les écouter. Mais j’adhère, et je me sers. C’est très doux, je sais que je ne crains rien. Tu n’es pas menaçant, tu ne vas jamais plus loin que ce qui t’est accessible, tu prends la place que je te donne avec énormément de respect et cet enthousiasme dont tu as le secret.

Je renonce à comprendre, pour l’instant. Je sais que l’analyse fera son chemin. Tout ça prendra sens, dans une direction ou dans une autre. Tu as balisé la route, je suis en sécurité, sous bonne escorte. Et c’est la première fois.

Écris nous

Écris nous

Il me dit : « Écris-moi. Décris-moi ce que c’était pour toi. Enferme-moi dans tes pensées de nous. » Et moi je ne trouve pas de mots pour parler de ça, c’est trop vivant, trop parfumé, trop mouvant encore pour que j’arrête des lettres dessus. Je veux que ça me hante encore, ces émotions, ces sensations, ces images, car je ne sais pas si elles continueront à m’habiter une fois que je les aurai posées et rangées sur des pages.

Et puis je fais le pari que oui, elles perdureront, car j’ai envie de me replonger dans chaque scène de ce film. Je veux m’identifier aux personnages, pénétrer leur esprit, voir ce qu’ils voient, ressentir ce qu’ils ressentent, encore et encore. Rewind and play again.

Extérieur. Voiture. Jour. Elle conduit. Machinalement, comme on le fait tous : radio allumée, perdue dans ses pensées. Tout serait très routinier s’il n’y avait pas cette boule à l’intérieur de son estomac, cette chaleur lancinante qui la tenaille et qui la fait étrangement sourire. Elle refuse d’y penser, pourtant, sur cette route au petit matin. Elle lutte avec ses armes : la chanson, la contemplation du ciel et sa détermination, attendant impatiemment d’être obligée de se concentrer sur des conversations, des sujets épineux, la recherche de solutions… Tout ce qui anesthésiera son ventre et accélérera le temps.

Intérieur. Salle de réunion. Fin d’après-midi. Chaque message reçu est une radiation dans son ventre. Quelle journée passe-t-il, lui ? Comment fait-il pour ne pas y penser ? Est-ce qu’il veut ne pas y penser ? Est-ce qu’au contraire ça prend toute la place ? Il travaille aussi, pourtant… La réunion l’ennuie. Elle répond, sans se soucier du petit sourire tout sauf discret qui se dessine lorsqu’elle baisse le regard vers son téléphone. Elle regarde dehors. Même le ciel, qui s’est teint en blanc, semble vouloir l’endormir. La démonstration de son interlocuteur s’éternise. Elle sera en retard.

Extérieur. Voiture. Crépuscule. Elle devrait déjà être arrivée. Elle hésite entre se réjouir d’allonger « l’avant », et se désespérer de perdre du temps de présence à ses côtés. Mais elle est fataliste, elle prend ce qui se présente, et ce qui se présente là c’est une heure de route où enfin, cette boule qu’elle a contenu toute la journée peut lui brûler le ventre, où enfin son sourire peut s’afficher béatement sans raison, où enfin elle s’approche de l’instant tant attendu. S’en approcher sans y être, elle a toujours trouvé ça délicieux. Ça lui rappelait le plaisir qui précède un orgasme. Certains hommes se montrent pressés de faire jouir les femmes. Ceux-là sous-estiment l’intensité de l’excitation qui va crescendo, lentement… Des paliers qui sont comme une pression sur « pause » à chacun des cieux qui mènent à la sphère ultime, celle des étoiles dans le ventre, dans la voix et dans les yeux. Etant donné son bouillonnement intérieur, elle était au sixième, vraisemblablement.

Extérieur. Voiture. Nuit. Il pleut. Le périphérique est interminable. Elle se perd dans les points de lumière qui défilent devant ses yeux. Elle se demande un instant où peuvent aller tous ces gens, s’ils sont heureux de rentrer chez eux, de se rendre au travail, et combien d’entre eux attendent comme elle une soirée particulière… Elle ne sait pas exactement où elle va, elle ne connaît pas très bien ce quartier. Elle a peur de se perdre et de leur enlever encore plus de temps. Elle roule, et ça irradie encore…

Extérieur. Route sinueuse. Nuit. Elle s’aperçoit avec horreur que son téléphone n’a plus que 5% de batterie et qu’elle ne sait ni où se trouve cet hôtel-restaurant, ni où il l’attendra. Elle jongle entre des messages qui restent sans réponse et des virages tortueux. Elle se dit que c’est très imprudent, et puis elle aperçoit l’enseigne lumineuse qui lui indique qu’elle est arrivée. Elle fait le tour, sans trouver de parking. Elle finit par se garer sur une place qui n’en est pas vraiment une, mais elle se dit qu’elle déplacera sa voiture plus tard. 3%. Toujours pas de réponse. Attendre au chaud ? Sortir et se rendre dans le hall ? Elle ne connaît que son prénom… Elle se sent bête. Elle décide de sortir, elle prend son sac et une grande inspiration. Elle a froid. Elle doute, soudain : et si c’était un signe ? Et si c’était une mauvaise idée ? Et si ce n’était finalement qu’un rendez-vous de plus avec la déception ? A la boule de son ventre, s’ajoute alors l’angoisse dans sa colonne. Et dans son esprit cette question : « Mais qu’est-ce que je fais là ? »…

Extérieur. Devant l’hôtel. Nuit. 2%. Il vient la rejoindre à l’entrée…

Dernier cri.

Dernier cri.

Huit ans. Cela fait huit ans que ma métamorphose a commencé. Huit ans d’essais et d’erreurs. Huit ans de chutes et de convalescences. Huit ans de réflexion et d’analyses. Huit ans de brouillon, de recherche. Me voilà au bout. J’ai rédigé ma conclusion mais les mots que j’ai choisi, ce ne sont rien que les miens. Qu’en feras-tu si je te les donne ? Y comprendras-tu quelque chose ? Les mélangeras-tu avec tes doutes, tes angoisses, tes certitudes, pour en faire un article parcellaire à charge comme c’est de plus en plus le cas quand je me livre ? Car ce qu’on donne n’est malheureusement pas toujours ce que l’autre reçoit.

On s’échine depuis la nuit des temps à définir le sentiment amoureux alors qu’il n’est défini que par les prismes que chacun lui applique. Les miens mettent l’Amour très haut et ne laissent donc que peu de place à tout ce qui se situe plus bas, même juste en-dessous. C’est triste pour ceux qui voudraient que je les aime amoureusement… Mais ça te place loin devant. Tu occupes tout l’espace. Mes « je t’aime », je ne peux les dire qu’à toi.

Et c’est parce que je t’aime toi, si fort et si haut, que j’essaie de toutes mes forces depuis ces huit années de faire comme tu voudrais. La mieux intentionnée de toutes mes erreurs… Car je ne trouve plus assez d’espace pour moi, à force. Et toi, tu t’es habitué à ce que malgré mes tempêtes, jamais je ne m’envole, à ce que les orages n’abîment jamais rien en apparence et à ce que la vie reprenne son cours normal malgré la grêle, les bourrasques, le brouillard épais et l’obscurité menaçante.

C’est vrai, tu m’as connue solide, robuste, à tout épreuve. Et c’est vrai que je suis toujours debout même si le manque, même si le vide, même si les coups, même si l’effroi… Tu n’as pas vu l’érosion. Tu ne m’as pas vue m’effriter, diminuer, pâlir. Regarde mieux. Arrête de croire. Regarde. Je suis fragile. Une sphère en sucre soufflé craquelée et qui tremble. Je ne suis pas comme toi, je ne suis pas sûre. Moi je trébuche, je me trompe, je suis totalement imparfaite, approximative et défectueuse. Pourtant j’essaie, j’expérimente, et c’est comme ça que j’apprends. C’est comme ça que j’avance. Et c’est précisément pour cette raison que je n’ai pas besoin qu’on me protège. Je revendique l’erreur et la fragilité.

Je sais ce dont j’ai besoin aujourd’hui. Je sais comment je veux qu’on m’aime et ça tient en une phrase : je veux qu’on sache être heureux pour moi. Je veux entendre des « oui, vas-y, fonce si ça te rend heureuse ! » et que ce soit sincère et enthousiaste, ni contraint ni forcé. Je ne veux plus qu’on me comprenne. Je veux qu’on me croie. J’ai besoin d’un partenaire, pas d’un père. Quelqu’un qui accompagne, pas quelqu’un qui protège. Quelqu’un qui ne sait pas mieux que moi mais qui reste à côté, qui observe et qui ne me tient la main que lorsque je la tend. J’ai besoin d’être libre d’être, même si c’est dans l’erreur. Je ne supporterai plus d’être soumise à ce que la vie, la norme, la société ou quoi que ce soit d’extérieur m’impose. Et si je me trompe, je veux qu’on me console. Pas qu’on me fasse la morale comme à une enfant.

J’aurais mis quarante années à devenir adulte.

Nuages

Nuages

Je suis cette enfant qui regarde le ciel et qui rêve devant la forme des nuages. Je fais mien cet azur qui me surplombe, sur lequel je n’ai aucun pouvoir autre que celui de mon imagination. Je laisse aller mes idées, j’ai toujours aimé ça. Elles ne sont jamais bridées, jamais limitées, elles vont où bon leur semble et je les suis.

Dans mon ciel depuis longtemps s’était installée une nappe confuse de stratocumulus, dans laquelle je ne distinguais rien. Petit à petit, un nuage s’est détaché, une petite mèche de cirrus éclatante et soyeuse. Je n’y ai pas prêté attention d’abord. J’avais cessé de lever les yeux, je crois. Quand j’ai fini par le regarder, ma tête s’est envolée avec lui.

Ce nuage c’est toi, et tu as pris des formes diverses. Tu m’as interrogée d’abord, je ne distinguais rien de précis. Tu étais juste une jolie trace, moins grise que la couche dont tu étais issue, d’un blanc vif sur un ciel bleu. Je te voyais glisser au gré du vent, t’éparpiller parfois et te scinder en stries irrégulières. Puis tu t’es rassemblé comme une douce boule de coton qu’il doit être si doux de toucher, palper, caresser. Tu t’es modelé ensuite en une silhouette lointaine, à la fois massive et élancée. La silhouette d’un homme dont on ne sait s’il est plus fort ou plus fragile, mais à côté de qui il doit faire bon s’asseoir, les bras autour des genoux, et écouter longtemps.

J’ai longuement écrit ici sur les rencontres et leurs aléas, sur des déceptions, mes désillusions, ce en quoi je ne crois plus. Je garde en tête que dans cette vie parallèle, tout n’est que surface, mais je garde je crois dans un coin de mon cœur l’attente d’une vibration nouvelle et profonde. Ma tête parle plus fort, mais dans les silences je peux encore percevoir ces battements. Je ne m’y arrête jamais, cependant. Et là, dans le silence du ciel, la pulsation se fait plus évidente.

Je ne me demanderai pas que faire, cette fois. Je contemple et j’écoute, ancrée dans la terre. Admirer les nuages me suffit.

 

Un seul souvenir vous manque…

Un seul souvenir vous manque…

Penser à la manière dont je vais m’habiller… Une jupe crayon, un pull en mailles fines et des escarpins s’il fait beau. Un haut noir léger, une jupe en tweed et des bottines s’il pleut. Trop simple ? Peut-être. Mais j’ai besoin d’être moi, de ne pas me sentir déguisée, d’être parfaitement à l’aise avec ce que je porte… Tout en étant potentiellement séduisante. Les chaussures ont leur importance. C’est le détail extérieur qui affiche l’élégance, pour moi. J’aime porter des talons pour la démarche qu’ils m’imposent, la légèreté de la cheville qu’ils soulignent et le galbe des jambes qu’ils subliment. Je sème le charme à travers d’autres bribes : les ongles vernis, le mouvement délié des cheveux, les ombres qui soulignent le regard, la discrétion des bijoux. Mais tout cela ne servirait à rien si je négligeais le choix des dessous. Qu’ils soient dévoilés ou pas importe peu. C’est ce qu’ils vont ajouter à mon assurance, et donc à mon allure, qui compte. J’ai choisi la guêpière d’un rose très pâle, presque blanc, la délicatesse de la dentelle et les bas couleur chair, pour les escarpins. Mais les bottines et la jupe en tweed sombres m’auraient aussi autorisée les bas noirs et le porte-jarretelles coordonné. Mon ensemble préféré. Je me demande si ton regard se portera sur ces détails. Si tu devineras ces appas…

Être témoin du premier regard. J’y suis toujours très attentive, car celui-là dit tout. La surprise heureuse, l’éblouissement, l’émotion, ou l’inaffection, l’indifférence, la déception. Il donne le la du moment qui va suivre. Me voir dans tes yeux, te surprendre, te subjuguer, t’astreindre au silence, t’intimider. Lire dans tes pensées ce « elle est encore mieux que je ne l’imaginais » ou ce « j’en étais sûr » que j’appelle de mes vœux. Oui, mon imaginaire est très prétentieux. Ne pas savoir s’il vaut mieux te faire la bise ou si nos lèvres ne vont pas être attirées l’une vers l’autre sans que je puisse le contrôler, alors que ma première envie est de te serrer dans mes bras, de longues secondes.

Observer tes manières. Ça, j’ai toujours un peu plus de mal. Tu te lèves pour m’accueillir, c’est entendu. Puis tu m’invites à m’asseoir en ajustant la chaise derrière moi. A moins que tu ne me laisses m’installer seule ? Interpelles-tu le serveur directement ou bien attends-tu qu’il passe près de nous après m’avoir demandé ce que je souhaitais boire ? Choisis-tu de commencer la conversation en me faisant un compliment, ou me demandes-tu simplement si le voyage s’est bien passé ? Comment poses-tu tes bras sur la table ? A quelle distance de moi ? Comment sont tes mains et quelles pensées m’inspirent-elles ?…

Je sais le décalage entre ce qu’on a mis tant de temps à idéaliser et ce qui nous saute aux yeux à la première rencontre. Je le sais réciproque, je ne m’en offusque pas. Je n’oublie pas qui tu es au-dedans et que ça, ça ne change pas. Toutes les images fantasmées ont été balayées en un clin d’œil et j’aime ça, je me sens plus à l’aise sur le socle stable et sûr des certitudes. Combien de temps sommes-nous restés là à discuter avant d’envisager autre chose ? On ne sait jamais ce qui va prendre le dessus de la patience ou de l’empressement. Est-ce toi ou est-ce moi qui a proposé de continuer cette conversation ailleurs ? La réponse a-t-elle été évidente ?… Non, je ne me pose pas vraiment la question. Nous avons pris cet ascenseur. Je ne veux pas que tu m’embrasses là. Tu l’as compris. Nous nous regardons sans rien nous dire mais nos pensées se bousculent dans nos esprits. Une sorte de panique sereine, une impatience maîtrisée de force derrière un léger sourire de façade. Mais un regard à la fois incrédule et gourmand, troublant et rassurant. Tu me laisses passer la première à l’ouverture des portes, puis tu prends ma main pour me conduire à celle de la chambre. Sortant la clé de la poche intérieure de ta veste, tu la passes devant la serrure qui s’ouvre dans un claquement sourd. Tu œuvres et m’invites à entrer. Je découvre une pièce spacieuse, joliment décorée, les rideaux tirés. J’apprécie la délicatesse de ce détail. Je pose mon manteau et te regarde en souriant, encore.

Tu t’approches de moi, tu prends mes mains. Tu les regardes puis les portes à tes lèvres, tes yeux cette fois plongés dans les miens. Tu déposes mes bras sur tes épaules pour attraper ma taille et me serrer contre toi, longtemps. Pour la dernière fois je ne peux m’empêcher de me demander si tu n’es pas déçu par ce que tu découvres… Je suis fébrile, à cet instant… Tu respires le parfum au creux de mon cou et l’odeur de mes cheveux. Puis tu t’écartes un peu, tu poses ta main dans mon cou, une autre sur ma joue et je sens ton pouce caresser ma peau. Tu me regardes. Tu retardes le moment où nos lèvres se rencontreront, où nos langues se mêleront, car tu sais comme moi qu’ensuite on ne pourra plus s’arrêter. Tu embrasses ma tempe, mon front, ma joue, mon cou… Et c’est le point de non retour…

J’entrevois des geste lents, des bouches et des mains qui savourent, qui frôlent, qui attrapent, j’entends des respirations profondes et le bruissement des tissus. Je sais que la fougue remplacera cette douceur, mais je ne sais pas quand. Ma raison a abdiqué dès que tu m’as touchée. Les sensations ont pris la place de mes pensées. Je les ressens au moment même où j’écris ces lignes, l’excitation, le désir impérieux, l’empressement, l’envie de fusion, l’abandon. Je ne peux voir que des flashs, des peaux presque nues, des muscles tendus, des sexes humides, la chaleur, la moiteur, la ferveur, ta fermeté et ma soumission à ce plaisir nouveau, attendu, intense, qui envahit toute ma tête, ma peau, mon être, alors qu’on s’appartient enfin.

Après ça la tendresse. Les confidences. Les déclarations ? Et puis très vite, trop tôt, le moment de fermer la parenthèse.

Un souvenir qui n’a pas existé, est-ce un rêve ? Un projet ?… Ce souvenir me manque. Me voilà dépeuplée.

Il me restera les mots

Il me restera les mots

« Quel est le truc le plus fou que tu aies fait par amour ? »

Moi, j’ai éteins une flamme. Une petite flamme qui brillait en moi. Vous l’avez sentie vous réchauffer peut-être, au détour de quelques textes ici ou de quelques gazouillements, là-bas. Je continuerai de l’inventer, peut-être. Sans doute. Les mots, eux, permettent tout.

Je l’aime. Ce qu’on a construit ensemble est précieux. Notre vie est un joyau dans un écrin et j’ai beau être capricieuse, je mesure bien mes privilèges. Je l’aime et je soigne ses plaies. Je suis bien plus que lui résistante à la douleur.

Je lis partout autour de moi les amours libres et les corps possédés. J’écoute les bruissements très proches de liens qui se nouent sans qu’aucun anneau ne se brise. Je n’aurais pas cru que ce soit possible si je ne l’avais pas vu exister. Je n’aurais pas eu à y renoncer si je n’y avais pas goûté. Quelle folie… Et pourtant je n’aurais pas su faire autrement. C’est un mécanisme que j’ai acquis : n’ayant jamais été validée ni même soutenue dans aucun de mes choix, dès l’enfance j’ai appris à agir seule, selon mes propres règles. Je n’étais pas habituée à ce que quelqu’un en souffre. A ce que quelqu’un m’aime au point d’en souffrir. J’ai appris. J’apprends encore. Et j’en conclus, après toutes ces batailles, qu’il faut bien que je change de chemin. Que je réalise que je n’avance plus seule.

On me dira que non, que l’amour ça n’est pas ça. Qu’aimer c’est laisser l’autre s’envoler, être libre, suivre son chemin et garder confiance. Qu’on n’aime pas dans une cage. Qu’on ne renonce pas à soi par amour. En vérité je n’ai jamais su si ces choses-là étaient des vérités générales ou des cas particuliers et j’ose jeter ce pavé dans la mare : l’amour n’est pas un idéal omnipotent.

Bien sûr, j’aurais préféré autre chose. J’aurais préféré pouvoir faire ce qui me plaît et rien que ça sans jamais me sentir coupable. Sans lire dans les yeux de la personne qui compte le plus pour moi cette souffrance qui me déchire le cœur et qui prend la forme d’un profond mépris pour ces ailes qui m’emmènent si loin, pour ce feu qui brûle si fort. J’aurais préféré voir la lumière au bout du chemin et y plonger avec sa main dans la mienne. Mais cet homme qui m’aime a besoin que je ne sois qu’à lui. Et qui le lui reprochera ?…

Je vais noircir de colère, de dépit, de déception et d’amertume cette facette de moi qui au lieu de l’éblouir, l’effraie. Je l’enterrerai sous l’envie et la jalousie et l’écraserai comme je bous maintenant de piétiner votre liberté, vos échanges constructifs, vos belles complicités et vos dénouements heureux. Je me saoulerai enfin de rêves et de fantasmes qui me rendront ivre de désir avant que je les vomisse, drapée dans la fatalité, celle qui me crie depuis toujours que les fins heureuses ne sont pas pour moi.

Convalescence

Convalescence

Je suis beaucoup plus abîmée par ces deux dernières années que je ne le pensais. Tellement, que je ne retrouve plus ma forme ni mes couleurs d’avant. Et pourtant, je pensais que tout ce que j’avais construit était solide. J’en étais même persuadée. De là d’où je me regardais, je baignais dans un torrent clair et rafraîchissant, j’éclaboussais tout autour de moi en riant, et on me regardait sans que je n’ai honte d’être nue aux yeux de tous. A présent je me vois assise loin du bord. La tête haute, mais recroquevillée. Je me cache, et je fuis les regards qui auparavant me portaient. L’eau me semble froide et le courant trop fort. Je n’ai plus envie de m’y ébattre. Quand il fait chaud le torrent m’appelle, pourtant. Mais je suis redevenue cette ado complexée et fragile qui n’ose plus se lever pour s’approcher de l’eau.

Que s’est-il passé, entre ces deux images d’une même femme ?…

J’ai subi, d’abord, ce que mon corps m’a imposé. Il s’est retourné contre moi. Il a repris la vie, plusieurs fois. Il ne m’écoutait plus. Lui et moi on s’est vraiment fâchés, jusqu’à couper les ponts. Et puis ne sais par quelle magie, il est revenu me faire un cadeau. Je l’ai longtemps laissé devant moi, à le regarder sans le prendre, à me demander si je devais l’accepter, à me demander si on n’allait pas me le reprendre et même si j’en avais vraiment besoin. Et puis le cadeau s’est ouvert devant moi, sans rien que je fasse et il était merveilleux. J’ai remercié mon corps et mis le plus gros de ma rancœur de côté. Il n’était pas obligé de faire ça pour moi. Mais trop de choses s’étaient passées avant ça. Il a changé, ou j’ai changé, et encore aujourd’hui je ne le reconnais plus. Il semble usé, fatigué, vieilli et terne. Cette peau n’est plus la mienne. Elle n’est plus ajustée, trop grande, mal coupée, pas pour moi.  Et pourtant c’est la seule que j’ai. Ni reprise, ni échangée. Il va falloir faire avec et acquérir quelques talents de couturière.

J’ai souffert, aussi, de relations que j’ai rendues trop compliquées. De regards qui n’ont fait que me frôler quand je voulais qu’ils me tiennent et me grandissent. De chagrins que j’ai causés. D’indécision, de « je ne sais plus », de « qu’est-ce que je fais là ? », de « ce n’est pas moi ». De petites griffures sur le moment mais qui n’ont pas cicatrisé. L’eau fraîche, ça annihile la douleur… Je suis tellement éraflée maintenant que je ne supporte plus qu’on me touche. Ni la peau, ni l’âme, ni le cœur. Je suis vulnérable, de nouveau. Fragile.

Si j’ai construit mon puzzle pendant des années, cherchant et associant les pièces avec soin, ces-derniers mois je l’ai éclaté, comme une petite fille à bout de patience et lassée de regarder toujours la même image. Une image du passé. J’ai conservé toutes les pièces de son contour, mais au milieu tout est à reconstruire.

J’ai besoin de #Lui, d’abord. Ma seule source de stabilité et de fiabilité. Le seul à m’offrir un amour inconditionnel. Mon lieu sûr.

J’ai eu des yeux, beaucoup… Mais les regards ça ne retient pas. Il me faut des mains, maintenant. Des doigts que je puisse agripper pour qu’ils ne me lâchent pas. Des paumes sur lesquelles m’appuyer quand je perds l’équilibre. Des bras assez grands pour m’entourer toute entière et assez forts pour me tenir longtemps.

J’ai besoin de sincérité aussi, pour donner ma confiance sans avoir peur et sans faillir. Sans me demander ce qu’on va en faire. La donner pour de bon sans jamais la reprendre ni qu’on me la rende en me la jetant au visage. J’ai besoin qu’on arrête de me mentir et de m’utiliser.

J’ai besoin de lien, et donc de fils de qualité. Le genre de fils qu’on propose en flux tendu et pour une consommation durable. Le genre de fils qui n’ont pas d’obsolescence programmée. Le genre de fils qui brillent sans Photoshop et qui n’ont pas besoin de publicité.

J’ai besoin de me dire que je mérite ça.