Écris nous

Écris nous

Il me dit : « Écris-moi. Décris-moi ce que c’était pour toi. Enferme-moi dans tes pensées de nous. » Et moi je ne trouve pas de mots pour parler de ça, c’est trop vivant, trop parfumé, trop mouvant encore pour que j’arrête des lettres dessus. Je veux que ça me hante encore, ces émotions, ces sensations, ces images, car je ne sais pas si elles continueront de m’habiter une fois que je les aurai posées et rangées sur des pages.

Et puis je fais le pari que oui, elle perdureront, car j’ai envie de me replonger dans chaque scène de ce film. Je veux m’identifier aux personnages, pénétrer leur esprit, voir ce qu’ils voient, ressentir ce qu’ils ressentent, encore et encore. Rewind and play again.

Extérieur. Voiture. Jour. Elle conduit. Machinalement, comme on le fait tous : radio allumée, perdue dans ses pensées. Tout serait très routinier s’il n’y avait pas cette boule à l’intérieur de son estomac, cette chaleur lancinante qui la tenaille et qui la fait étrangement sourire. Elle refuse d’y penser, pourtant, sur cette route au petit matin. Elle lutte avec ses armes : la chanson, la contemplation du ciel et sa détermination, attendant impatiemment d’être obligée de se concentrer sur des conversations, des sujets épineux, la recherche de solutions… Tout ce qui anesthésiera son ventre et accélérera le temps.

Intérieur. Salle de réunion. Fin d’après-midi. Chaque message reçu est une radiation dans son ventre. Quelle journée passe-t-il, lui ? Comment fait-il pour ne pas y penser ? Est-ce qu’il veut ne pas y penser ? Est-ce qu’au contraire ça prend toute la place ? Il travaille aussi, pourtant… La réunion l’ennuie. Elle répond, sans se soucier du petit sourire tout sauf discret qui se dessine lorsqu’elle baisse le regard vers son téléphone. Elle regarde dehors. Même le ciel, qui s’est teint en blanc, semble vouloir l’endormir. La démonstration de son interlocuteur s’éternise. Elle sera en retard.

Extérieur. Voiture. Crépuscule. Elle devrait déjà être arrivée. Elle hésite entre se réjouir d’allonger « l’avant », et se désespérer de perdre du temps de présence à ses côtés. Mais elle est fataliste, elle prend ce qui se présente, et ce qui se présente là c’est une heure de route où enfin, cette boule qu’elle a contenu toute la journée peut lui brûler le ventre, où enfin son sourire peut s’afficher béatement sans raison, où enfin elle s’approche de l’instant tant attendu. S’en approcher sans y être, elle a toujours trouvé ça délicieux. Ça lui rappelait le plaisir qui précède un orgasme. Certains hommes se montrent pressés de faire jouir les femmes. Ceux-là sous-estiment l’intensité de l’excitation qui va crescendo, lentement… Des paliers qui sont comme une pression sur « pause » à chacun des cieux qui mènent à la sphère ultime, celle des étoiles dans le ventre, dans la voix et dans les yeux. Etant donné son bouillonnement intérieur, elle était au sixième, vraisemblablement.

Extérieur. Voiture. Nuit. Il pleut. Le périphérique est interminable. Elle se perd dans les points de lumière qui défilent devant ses yeux. Elle se demande un instant où peuvent aller ces tous ces gens, s’ils sont heureux de rentrer chez eux, de se rendre au travail, et combien d’entre eux attendent comme elle une soirée particulière… Elle ne sait pas exactement où elle va, elle ne connaît pas très bien ce quartier. Elle a peur de se perdre et de leur enlever encore plus de temps. Elle roule, et ça irradie encore…

Extérieur. Route sinueuse. Nuit. Elle s’aperçoit avec horreur que son téléphone n’a plus que 5% de batterie et qu’elle ne sait ni où se trouve cet hôtel-restaurant, ni où il l’attendra. Elle jongle entre des messages qui restent sans réponse et des virages tortueux. Elle se dit que c’est très imprudent, et puis elle aperçoit l’enseigne lumineuse qui lui indique qu’elle est arrivée. Elle fait le tour, sans trouver de parking. Elle finit par se garer sur une place qui n’en est pas vraiment une, mais elle se dit qu’elle déplacera sa voiture plus tard. 3%. Toujours pas de réponse. Attendre au chaud ? Sortir et se rendre dans le hall ? Elle ne connaît que son prénom… Elle se sent bête. Elle décide de sortir, elle prend son sac et une grande inspiration. Elle a froid. Elle doute, soudain : et si c’était un signe ? Et si c’était une mauvaise idée ? Et si ce n’était finalement qu’un rendez-vous de plus avec la déception ? A la boule de son ventre, s’ajoute alors l’angoisse dans sa colonne. Et dans son esprit cette question : « Mais qu’est-ce que je fais là ? »…

Extérieur. Devant l’hôtel. Nuit. 2%. Il vient la rejoindre à l’entrée…

Dernier cri.

Dernier cri.

Huit ans. Cela fait huit ans que ma métamorphose a commencé. Huit ans d’essais et d’erreurs. Huit ans de chutes et de convalescences. Huit ans de réflexion et d’analyses. Huit ans de brouillon, de recherche. Me voilà au bout. J’ai rédigé ma conclusion mais les mots que j’ai choisi, ce ne sont rien que les miens. Qu’en feras-tu si je te les donne ? Y comprendras-tu quelque chose ? Les mélangeras-tu avec tes doutes, tes angoisses, tes certitudes, pour en faire un article parcellaire à charge comme c’est de plus en plus le cas quand je me livre ? Car ce qu’on donne n’est malheureusement pas toujours ce que l’autre reçoit.

On s’échine depuis la nuit des temps à définir le sentiment amoureux alors qu’il n’est défini que par les prismes que chacun lui applique. Les miens mettent l’Amour très haut et ne laissent donc que peu de place à tout ce qui se situe plus bas, même juste en-dessous. C’est triste pour ceux qui voudraient que je les aime amoureusement… Mais ça te place loin devant. Tu occupes tout l’espace. Mes « je t’aime », je ne peux les dire qu’à toi.

Et c’est parce que je t’aime toi, si fort et si haut, que j’essaie de toutes mes forces depuis ces huit années de faire comme tu voudrais. La mieux intentionnée de toutes mes erreurs… Car je ne trouve plus assez d’espace pour moi, à force. Et toi, tu t’es habitué à ce que malgré mes tempêtes, jamais je ne m’envole, à ce que les orages n’abîment jamais rien en apparence et à ce que la vie reprenne son cours normal malgré la grêle, les bourrasques, le brouillard épais et l’obscurité menaçante.

C’est vrai, tu m’as connue solide, robuste, à tout épreuve. Et c’est vrai que je suis toujours debout même si le manque, même si le vide, même si les coups, même si l’effroi… Tu n’as pas vu l’érosion. Tu ne m’as pas vue m’effriter, diminuer, pâlir. Regarde mieux. Arrête de croire. Regarde. Je suis fragile. Une sphère en sucre soufflé craquelée et qui tremble. Je ne suis pas comme toi, je ne suis pas sûre. Moi je trébuche, je me trompe, je suis totalement imparfaite, approximative et défectueuse. Pourtant j’essaie, j’expérimente, et c’est comme ça que j’apprends. C’est comme ça que j’avance. Et c’est précisément pour cette raison que je n’ai pas besoin qu’on me protège. Je revendique l’erreur et la fragilité.

Je sais ce dont j’ai besoin aujourd’hui. Je sais comment je veux qu’on m’aime et ça tient en une phrase : je veux qu’on sache être heureux pour moi. Je veux entendre des « oui, vas-y, fonce si ça te rend heureuse ! » et que ce soit sincère et enthousiaste, ni contraint ni forcé. Je ne veux plus qu’on me comprenne. Je veux qu’on me croie. J’ai besoin d’un partenaire, pas d’un père. Quelqu’un qui accompagne, pas quelqu’un qui protège. Quelqu’un qui ne sait pas mieux que moi mais qui reste à côté, qui observe et qui ne me tient la main que lorsque je la tend. J’ai besoin d’être libre d’être, même si c’est dans l’erreur. Je ne supporterai plus d’être soumise à ce que la vie, la norme, la société ou quoi que ce soit d’extérieur m’impose. Et si je me trompe, je veux qu’on me console. Pas qu’on me fasse la morale comme à une enfant.

J’aurais mis quarante années à devenir adulte.

Nuages

Nuages

Je suis cette enfant qui regarde le ciel et qui rêve devant la forme des nuages. Je fais mien cet azur qui me surplombe, sur lequel je n’ai aucun pouvoir autre que celui de mon imagination. Je laisse aller mes idées, j’ai toujours aimé ça. Elles ne sont jamais bridées, jamais limitées, elles vont où bon leur semble et je les suis.

Dans mon ciel depuis longtemps s’était installée une nappe confuse de stratocumulus, dans laquelle je ne distinguais rien. Petit à petit, un nuage s’est détaché, une petite mèche de cirrus éclatante et soyeuse. Je n’y ai pas prêté attention d’abord. J’avais cessé de lever les yeux, je crois. Quand j’ai fini par le regarder, ma tête s’est envolée avec lui.

Ce nuage c’est toi, et tu as pris des formes diverses. Tu m’as interrogée d’abord, je ne distinguais rien de précis. Tu étais juste une jolie trace, moins grise que la couche dont tu étais issue, d’un blanc vif sur un ciel bleu. Je te voyais glisser au gré du vent, t’éparpiller parfois et te scinder en stries irrégulières. Puis tu t’es rassemblé comme une douce boule de coton qu’il doit être si doux de toucher, palper, caresser. Tu t’es modelé ensuite en une silhouette lointaine, à la fois massive et élancée. La silhouette d’un homme dont on ne sait s’il est plus fort ou plus fragile, mais à côté de qui il doit faire bon s’asseoir, les bras autour des genoux, et écouter longtemps.

J’ai longuement écrit ici sur les rencontres et leurs aléas, sur des déceptions, mes désillusions, ce en quoi je ne crois plus. Je garde en tête que dans cette vie parallèle, tout n’est que surface, mais je garde je crois dans un coin de mon cœur l’attente d’une vibration nouvelle et profonde. Ma tête parle plus fort, mais dans les silences je peux encore percevoir ces battements. Je ne m’y arrête jamais, cependant. Et là, dans le silence du ciel, la pulsation se fait plus évidente.

Je ne me demanderai pas que faire, cette fois. Je contemple et j’écoute, ancrée dans la terre. Admirer les nuages me suffit.

 

Un seul souvenir vous manque…

Un seul souvenir vous manque…

Penser à la manière dont je vais m’habiller… Une jupe crayon, un pull en mailles fines et des escarpins s’il fait beau. Un haut noir léger, une jupe en tweed et des bottines s’il pleut. Trop simple ? Peut-être. Mais j’ai besoin d’être moi, de ne pas me sentir déguisée, d’être parfaitement à l’aise avec ce que je porte… Tout en étant potentiellement séduisante. Les chaussures ont leur importance. C’est le détail extérieur qui affiche l’élégance, pour moi. J’aime porter des talons pour la démarche qu’ils m’imposent, la légèreté de la cheville qu’ils soulignent et le galbe des jambes qu’ils subliment. Je sème le charme à travers d’autres bribes : les ongles vernis, le mouvement délié des cheveux, les ombres qui soulignent le regard, la discrétion des bijoux. Mais tout cela ne servirait à rien si je négligeais le choix des dessous. Qu’ils soient dévoilés ou pas importe peu. C’est ce qu’ils vont ajouter à mon assurance, et donc à mon allure, qui compte. J’ai choisi la guêpière d’un rose très pâle, presque blanc, la délicatesse de la dentelle et les bas couleur chair, pour les escarpins. Mais les bottines et la jupe en tweed sombres m’auraient aussi autorisée les bas noirs et le porte-jarretelles coordonné. Mon ensemble préféré. Je me demande si ton regard se portera sur ces détails. Si tu devineras ces appas…

Être témoin du premier regard. J’y suis toujours très attentive, car celui-là dit tout. La surprise heureuse, l’éblouissement, l’émotion, ou l’inaffection, l’indifférence, la déception. Il donne le la du moment qui va suivre. Me voir dans tes yeux, te surprendre, te subjuguer, t’astreindre au silence, t’intimider. Lire dans tes pensées ce « elle est encore mieux que je ne l’imaginais » ou ce « j’en étais sûr » que j’appelle de mes vœux. Oui, mon imaginaire est très prétentieux. Ne pas savoir s’il vaut mieux te faire la bise ou si nos lèvres ne vont pas être attirées l’une vers l’autre sans que je puisse le contrôler, alors que ma première envie est de te serrer dans mes bras, de longues secondes.

Observer tes manières. Ça, j’ai toujours un peu plus de mal. Tu te lèves pour m’accueillir, c’est entendu. Puis tu m’invites à m’asseoir en ajustant la chaise derrière moi. A moins que tu ne me laisses m’installer seule ? Interpelles-tu le serveur directement ou bien attends-tu qu’il passe près de nous après m’avoir demandé ce que je souhaitais boire ? Choisis-tu de commencer la conversation en me faisant un compliment, ou me demandes-tu simplement si le voyage s’est bien passé ? Comment poses-tu tes bras sur la table ? A quelle distance de moi ? Comment sont tes mains et quelles pensées m’inspirent-elles ?…

Je sais le décalage entre ce qu’on a mis tant de temps à idéaliser et ce qui nous saute aux yeux à la première rencontre. Je le sais réciproque, je ne m’en offusque pas. Je n’oublie pas qui tu es au-dedans et que ça, ça ne change pas. Toutes les images fantasmées ont été balayées en un clin d’œil et j’aime ça, je me sens plus à l’aise sur le socle stable et sûr des certitudes. Combien de temps sommes-nous restés là à discuter avant d’envisager autre chose ? On ne sait jamais ce qui va prendre le dessus de la patience ou de l’empressement. Est-ce toi ou est-ce moi qui a proposé de continuer cette conversation ailleurs ? La réponse a-t-elle été évidente ?… Non, je ne me pose pas vraiment la question. Nous avons pris cet ascenseur. Je ne veux pas que tu m’embrasses là. Tu l’as compris. Nous nous regardons sans rien nous dire mais nos pensées se bousculent dans nos esprits. Une sorte de panique sereine, une impatience maîtrisée de force derrière un léger sourire de façade. Mais un regard à la fois incrédule et gourmand, troublant et rassurant. Tu me laisses passer la première à l’ouverture des portes, puis tu prends ma main pour me conduire à celle de la chambre. Sortant la clé de la poche intérieure de ta veste, tu la passes devant la serrure qui s’ouvre dans un claquement sourd. Tu œuvres et m’invites à entrer. Je découvre une pièce spacieuse, joliment décorée, les rideaux tirés. J’apprécie la délicatesse de ce détail. Je pose mon manteau et te regarde en souriant, encore.

Tu t’approches de moi, tu prends mes mains. Tu les regardes puis les portes à tes lèvres, tes yeux cette fois plongés dans les miens. Tu déposes mes bras sur tes épaules pour attraper ma taille et me serrer contre toi, longtemps. Pour la dernière fois je ne peux m’empêcher de me demander si tu n’es pas déçu par ce que tu découvres… Je suis fébrile, à cet instant… Tu respires le parfum au creux de mon cou et l’odeur de mes cheveux. Puis tu t’écartes un peu, tu poses ta main dans mon cou, une autre sur ma joue et je sens ton pouce caresser ma peau. Tu me regardes. Tu retardes le moment où nos lèvres se rencontreront, où nos langues se mêleront, car tu sais comme moi qu’ensuite on ne pourra plus s’arrêter. Tu embrasses ma tempe, mon front, ma joue, mon cou… Et c’est le point de non retour…

J’entrevois des geste lents, des bouches et des mains qui savourent, qui frôlent, qui attrapent, j’entends des respirations profondes et le bruissement des tissus. Je sais que la fougue remplacera cette douceur, mais je ne sais pas quand. Ma raison a abdiqué dès que tu m’as touchée. Les sensations ont pris la place de mes pensées. Je les ressens au moment même où j’écris ces lignes, l’excitation, le désir impérieux, l’empressement, l’envie de fusion, l’abandon. Je ne peux voir que des flashs, des peaux presque nues, des muscles tendus, des sexes humides, la chaleur, la moiteur, la ferveur, ta fermeté et ma soumission à ce plaisir nouveau, attendu, intense, qui envahit toute ma tête, ma peau, mon être, alors qu’on s’appartient enfin.

Après ça la tendresse. Les confidences. Les déclarations ? Et puis très vite, trop tôt, le moment de fermer la parenthèse.

Un souvenir qui n’a pas existé, est-ce un rêve ? Un projet ?… Ce souvenir me manque. Me voilà dépeuplée.

Il me restera les mots

Il me restera les mots

« Quel est le truc le plus fou que tu aies fait par amour ? »

Moi, j’ai éteins une flamme. Une petite flamme qui brillait en moi. Vous l’avez sentie vous réchauffer peut-être, au détour de quelques textes ici ou de quelques gazouillements, là-bas. Je continuerai de l’inventer, peut-être. Sans doute. Les mots, eux, permettent tout.

Je l’aime. Ce qu’on a construit ensemble est précieux. Notre vie est un joyau dans un écrin et j’ai beau être capricieuse, je mesure bien mes privilèges. Je l’aime et je soigne ses plaies. Je suis bien plus que lui résistante à la douleur.

Je lis partout autour de moi les amours libres et les corps possédés. J’écoute les bruissements très proches de liens qui se nouent sans qu’aucun anneau ne se brise. Je n’aurais pas cru que ce soit possible si je ne l’avais pas vu exister. Je n’aurais pas eu à y renoncer si je n’y avais pas goûté. Quelle folie… Et pourtant je n’aurais pas su faire autrement. C’est un mécanisme que j’ai acquis : n’ayant jamais été validée ni même soutenue dans aucun de mes choix, dès l’enfance j’ai appris à agir seule, selon mes propres règles. Je n’étais pas habituée à ce que quelqu’un en souffre. A ce que quelqu’un m’aime au point d’en souffrir. J’ai appris. J’apprends encore. Et j’en conclus, après toutes ces batailles, qu’il faut bien que je change de chemin. Que je réalise que je n’avance plus seule.

On me dira que non, que l’amour ça n’est pas ça. Qu’aimer c’est laisser l’autre s’envoler, être libre, suivre son chemin et garder confiance. Qu’on n’aime pas dans une cage. Qu’on ne renonce pas à soi par amour. En vérité je n’ai jamais su si ces choses-là étaient des vérités générales ou des cas particuliers et j’ose jeter ce pavé dans la mare : l’amour n’est pas un idéal omnipotent.

Bien sûr, j’aurais préféré autre chose. J’aurais préféré pouvoir faire ce qui me plaît et rien que ça sans jamais me sentir coupable. Sans lire dans les yeux de la personne qui compte le plus pour moi cette souffrance qui me déchire le cœur et qui prend la forme d’un profond mépris pour ces ailes qui m’emmènent si loin, pour ce feu qui brûle si fort. J’aurais préféré voir la lumière au bout du chemin et y plonger avec sa main dans la mienne. Mais cet homme qui m’aime a besoin que je ne sois qu’à lui. Et qui le lui reprochera ?…

Je vais noircir de colère, de dépit, de déception et d’amertume cette facette de moi qui au lieu de l’éblouir, l’effraie. Je l’enterrerai sous l’envie et la jalousie et l’écraserai comme je bous maintenant de piétiner votre liberté, vos échanges constructifs, vos belles complicités et vos dénouements heureux. Je me saoulerai enfin de rêves et de fantasmes qui me rendront ivre de désir avant que je les vomisse, drapée dans la fatalité, celle qui me crie depuis toujours que les fins heureuses ne sont pas pour moi.

Convalescence

Convalescence

Je suis beaucoup plus abîmée par ces deux dernières années que je ne le pensais. Tellement, que je ne retrouve plus ma forme ni mes couleurs d’avant. Et pourtant, je pensais que tout ce que j’avais construit était solide. J’en étais même persuadée. De là d’où je me regardais, je baignais dans un torrent clair et rafraîchissant, j’éclaboussais tout autour de moi en riant, et on me regardait sans que je n’ai honte d’être nue aux yeux de tous. A présent je me vois assise loin du bord. La tête haute, mais recroquevillée. Je me cache, et je fuis les regards qui auparavant me portaient. L’eau me semble froide et le courant trop fort. Je n’ai plus envie de m’y ébattre. Quand il fait chaud le torrent m’appelle, pourtant. Mais je suis redevenue cette ado complexée et fragile qui n’ose plus se lever pour s’approcher de l’eau.

Que s’est-il passé, entre ces deux images d’une même femme ?…

J’ai subi, d’abord, ce que mon corps m’a imposé. Il s’est retourné contre moi. Il a repris la vie, plusieurs fois. Il ne m’écoutait plus. Lui et moi on s’est vraiment fâchés, jusqu’à couper les ponts. Et puis ne sais par quelle magie, il est revenu me faire un cadeau. Je l’ai longtemps laissé devant moi, à le regarder sans le prendre, à me demander si je devais l’accepter, à me demander si on n’allait pas me le reprendre et même si j’en avais vraiment besoin. Et puis le cadeau s’est ouvert devant moi, sans rien que je fasse et il était merveilleux. J’ai remercié mon corps et mis le plus gros de ma rancœur de côté. Il n’était pas obligé de faire ça pour moi. Mais trop de choses s’étaient passées avant ça. Il a changé, ou j’ai changé, et encore aujourd’hui je ne le reconnais plus. Il semble usé, fatigué, vieilli et terne. Cette peau n’est plus la mienne. Elle n’est plus ajustée, trop grande, mal coupée, pas pour moi.  Et pourtant c’est la seule que j’ai. Ni reprise, ni échangée. Il va falloir faire avec et acquérir quelques talents de couturière.

J’ai souffert, aussi, de relations que j’ai rendues trop compliquées. De regards qui n’ont fait que me frôler quand je voulais qu’ils me tiennent et me grandissent. De chagrins que j’ai causés. D’indécision, de « je ne sais plus », de « qu’est-ce que je fais là ? », de « ce n’est pas moi ». De petites griffures sur le moment mais qui n’ont pas cicatrisé. L’eau fraîche, ça annihile la douleur… Je suis tellement éraflée maintenant que je ne supporte plus qu’on me touche. Ni la peau, ni l’âme, ni le cœur. Je suis vulnérable, de nouveau. Fragile.

Si j’ai construit mon puzzle pendant des années, cherchant et associant les pièces avec soin, ces-derniers mois je l’ai éclaté, comme une petite fille à bout de patience et lassée de regarder toujours la même image. Une image du passé. J’ai conservé toutes les pièces de son contour, mais au milieu tout est à reconstruire.

J’ai besoin de #Lui, d’abord. Ma seule source de stabilité et de fiabilité. Le seul à m’offrir un amour inconditionnel. Mon lieu sûr.

J’ai eu des yeux, beaucoup… Mais les regards ça ne retient pas. Il me faut des mains, maintenant. Des doigts que je puisse agripper pour qu’ils ne me lâchent pas. Des paumes sur lesquelles m’appuyer quand je perds l’équilibre. Des bras assez grands pour m’entourer toute entière et assez forts pour me tenir longtemps.

J’ai besoin de sincérité aussi, pour donner ma confiance sans avoir peur et sans faillir. Sans me demander ce qu’on va en faire. La donner pour de bon sans jamais la reprendre ni qu’on me la rende en me la jetant au visage. J’ai besoin qu’on arrête de me mentir et de m’utiliser.

J’ai besoin de lien, et donc de fils de qualité. Le genre de fils qu’on propose en flux tendu et pour une consommation durable. Le genre de fils qui n’ont pas d’obsolescence programmée. Le genre de fils qui brillent sans Photoshop et qui n’ont pas besoin de publicité.

J’ai besoin de me dire que je mérite ça.

 

 

 

Dans leurs yeux

Dans leurs yeux

Bandeau sur les yeux, il m’a déjà ôté la vue. Un subterfuge très simple pour que je m’ancre en moi et que je lâche ma raison plus rapidement. Sans que je m’y attende, il glisse dans mes mains des boules Quies. Aveugle et sourde, de nouveau. Ces gestes proches du rituel me rassurent immédiatement par leur familiarité. J’associe à cette privation des sens une explosion à venir et des images, des souvenirs envahissent mon esprit. La dernière fois qu’il m’a privée de l’ouïe, c’était avec un casque d’où émanaient les mots sulfureux d’un récit érotique afin que je n’entende pas qu’il avait convié un homme à nos jeux. Je comprends donc immédiatement que nous ne resterons pas seuls. Mais cette matière dans mon oreille est bien plus perverse que le son d’un casque et je dois faire preuve d’une attention soutenue pour comprendre…

Je perçois une voix masculine différente de la sienne. Je crois entendre aussi, après quelques minutes, une voix féminine et une seconde voix d’homme… Pendant plusieurs minutes, je me délecte de ce mystère, ce qui débranche momentanément ma conscience de l’ici et maintenant pour m’emmener loin dans le « possible ». Mais le temps s’éternise, car comme il l’a déjà fait, il tient à se comporte comme si je n’étais pas là pour me faire perdre artificiellement l’impression d’être au centre de son attention. Je perçois des conversations banales entre potes ne s’étant pas vus depuis longtemps. Concentrant toute ma vigilance sur leurs voix, je peux distinguer qu’il n’y a finalement pas de femme dans la pièce, mais bien deux hommes, en plus de lui. Quelle frustration de ne pas avoir surpris leur réaction en entrant dans ce salon… Quelle frustration encore de ne pas savoir comment ils me regardent… Que pense-ton face à l’image impudique d’une femme nue installée sur un fauteuil de velours rouge, dos droit, allure fière, presque insolente, bandeau sur les yeux ? Quel imaginaire accompagne le collier autour de son cou, la laisse pendante frôlant ses seins, et ses jambes croisées comme si elles pouvaient encore garder jalousement quelque mystère…? Je n’aurai pas l’occasion de leur poser la question.

Au bout d’une éternité, il m’enlève les boules Quies et pose une main sur ma cuisse afin que j’écarte les jambes. Étrangement, à ce moment précis, je me sens intimidée. Rougissante sous mon masque, je salue nos hôtes d’un bonjour emprunté et d’un sourire à la fois gêné et malicieux, mais il m’ordonne immédiatement de les accueillir plus chaleureusement. Commence alors une danse à quatre d’une sensualité et d’une fluidité rares. J’ai perçu leur position de manière imprécise, face à moi pour l’un, légèrement plus à gauche pour l’autre et le chef d’orchestre de mes plaisirs sur le côté, en spectateur. Dans mon rôle, comme par instinct, j’entreprends alors de me déplacer à quatre pattes,  lentement, lascivement et à tâtons vers le premier invité. Arrivée à ses pieds, je m’agenouille et fais remonter mes mains le long de ses jambes, percevant un pantalon tissé de laine très fine, au pli net et régulier. Cette élégance au toucher… C’est avec délectation que j’arrive entre ses cuisses alors qu’il entreprend déjà de défaire sa ceinture et de faciliter l’accès de mes mains, puis très rapidement de ma bouche, sur un sexe déjà impatient d’être goûté. Les premiers gémissements se font entendre, teintés par le son de vêtements qu’on ôte lentement. Cette fois je ne doute plus de ce que ciblent leurs regards, et je joue avec arrogance de la cambrure de mon dos et du mouvement de mes fesses. Je sens alors une main se saisir de ma laisse et me tirer vers elle. Je recommence ma danse un peu plus à gauche, savourant à pleine langue le second invité tandis que le visage du premier s’insinue entre mes cuisses et que ses bras plaquent mes fesses contre lui.

Là encore, j’aurais aimé lire dans les pensées de notre hôte, voir avec ses yeux, ressentir son excitation. La mienne est intense, profonde. Prendre et donner du plaisir à trois hommes simultanément, cela donne une incroyable sensation de pouvoir à ma féminité. La confiance est revenue et je suis disposée cette fois à une légère brutalité des mots et des gestes tant l’atmosphère reste baignée de respect, d’égards et de courtoisie.

Deux mains me font basculer à terre, sur le tapis, avant d’attraper la pointe de chacun de mes seins et de les titiller, les pincer, les malmener, au rythme de mes respirations. Une langue avide parcourait mon sexe, ses lèvres, et tous les sillons de mon intimité tandis que d’autres mains caressent mon corps entier d’une curiosité jamais tarie. C’est là je crois que le temps s’est arrêté… N’être pas l’objet mais je sujet de leurs désirs, offrir mon être à ces trois hommes en toute confiance, être à l’écoute de leur plaisir comme ils le sont du mien dans une symphonie menée de mains de maîtres. En un mot, jouir, dans absolument toutes les acceptions de ce terme.

Ils m’accompagnent ensuite sur le canapé, ajustent des coussins autour de moi, mais prennent soin de laisser ma tête basculer en arrière, tout au bord. La première pénétration me mène directement à l’orgasme… Ma bouche aussi est prise, profondément et à plusieurs reprises. Je n’ai plus en tête les mots dont je me suis pourtant délectée durant ces moments, tant mes sens se sont tous confondus en vagues successives de plaisir intense. J’étais à eux, chienne choyée, obéissante, reconnaissante, soumise et fière. Sans le réaliser, je suis soudainement à nouveau à terre, empalée sur l’un de mes maîtres, subissant ses assauts, quand je sens glisser une autre présence derrière moi. Je suis surprise de sentir deux vits pénétrer mon sexe aussi facilement. Surprise de leurs mouvements si fluides. Et si je n’ai pas compté mes orgasmes cette nuit-là, celui-ci a été le plus fiévreux et le plus infernal : dense, profond, soutenu, dont j’ai pu être à la fois l’actrice et la spectatrice.

Reprenant nos esprits, après nos corps, il était temps de découvrir qui nous étions réellement… Étrange sensation de recouvrer la vue, de rebrancher son cerveau et de redescendre sur terre. Chacun fut charmé, je crois. La suite en fut la preuve. Nuit mémorable et expérience unique.

Unique, vraiment ?…

La tentation du mystère

La tentation du mystère

J’aime le dialogue. J’ai rencontré peu d’hommes avec lesquels un vrai échange intellectuel et profond soit possible, tant la séduction, ses codes et ses objectifs viennent parasiter le simple débat d’idées. C’est pour cela je crois que j’aime le virtuel. Ici, les mots précèdent la vision d’un visage ou d’un corps. ils sont les seuls auxquels s’accrocher pour y discerner quelque chose d’attirant ou de rédhibitoire : la patience ou l’empressement, l’assurance ou la fébrilité, les manières, la culture et les intentions. Ensuite, bien sûr qu’il faut « voir ». Même si une photo ne dit pas tout, pour se donner, il faut une attirance physique. Du moins c’est ce que je croyais…

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Vers l’autre moi

Vers l’autre moi

J’aurais pu raconter cette histoire de manière romancée, en puisant dans les étincelles qui sont toujours dans mes yeux. Mais je choisis de l’ancrer dans le réel pour que l’on puisse y croire, comprendre, et peut-être partager davantage la conclusion d’un tel récit.

Nous sommes un certain nombre de femmes à fantasmer plus ou moins explicitement sur des relations de soumission. Vouloir un homme qui prendra tout en charge, pour nous. Le laisser disposer de notre corps. Lâcher toute forme de contrôle et s’en remettre à lui. Accepter de souffrir physiquement, parfois. Je ne cherche pas à l’expliquer, chacune a ses raisons. J’ai fini par comprendre qu’il y avait en moi une volonté de retrouver quelque chose que j’avais toujours connu : l’emprise d’un ascendant, l’obéissance aveugle, le sentiment de n’être rien, mais sous une autre forme. Parce que c’est rassurant d’aller chercher le familier, le modèle de référence. Mais en se disant qu’on n’en est plus victime car puisqu’on le décide, puisqu’on le choisit, on est cette fois maîtresse de la situation.

J’ai envie d’éprouver ça… Mais j’ai des réticences. Je ne veux pas avoir mal, parce que si c’est au toucher que je m’abandonne le plus, la douleur me ramène aussitôt à ma conscience et me fait perdre tout lâcher prise. La soumission pour moi devrait être davantage cérébrale, psychologique, situationnelle, verbale. Il me faudrait surtout une personne de confiance. Quelqu’un qui me ressemble. Quelqu’un qui comprenne parfaitement mon projet et qui ne se l’accapare pas. Et un désir en miroir : un homme dont le besoin n’est que de servir mes envies parce que c’est précisément cela qui sert son plaisir.

Alors j’imagine…

Ce soir-là, comme chaque fois, je pénétrais dans son antre sans savoir ce qui m’y attendrait. Mais il m’avait prévenue que l’on passerait à un niveau supplémentaire, et nos échanges de messages dans les jours qui avaient précédé m’avaient donné un avant-goût de cette évolution. C’était peut-être là, l’erreur : trop planifiée, trop prévue, cette nuit-là perdait en mystère ce que ma conscience gagnait en informations. La bulle se mélangeait à ma réalité et je ne m’y reconnaissais pas. Je l’ai ainsi rejoint avec cet a priori qui ne m’a plus quittée. Le ton était plus dur. Les gestes étaient plus brusques. Il n’y a pas eu de sas, de transition. Je me suis vue subir ses sévices en étouffant mes protestations. J’ai été la spectatrice gênée de ces postures indécentes qu’il me faisait adopter. Je me suis sentie malmenée par celui qui pourtant, je le savais, débordait de respect pour moi. Mais pour la première fois il se faisait passer en premier. Sa volonté avait évincé la mienne et son plaisir, le mien. Dans la bulle, mais ancrée dans le réel… j’avais le vertige.

Je saurais plus tard qu’il s’en était aperçu.

Ce malaise, pour autant, n’aurait aucune conséquence, si ce n’est de me permettre de me connaître mieux. Car juste à ce moment où je m’apprêtais à revenir à « moi », il négocia un virage qui allait tout changer…

(à suivre)