Et maintenant ?

C’est drôle, je relis ce que j’avais écrit à notre première rencontre, les images me reviennent, les impressions et les sensations aussi. Et ce qu’on vit aujourd’hui n’a déjà plus rien à voir avec ce jour-là. Comment est-ce que j’aurais pu m’attendre à ça, tous ces bouleversements intérieurs, ces vagues, alors qu’à l’extérieur tout est calme et tranquille ?

Je me rêvais exclusive, classiquement aimée d’un seul homme, dans une famille récemment agrandie pour le plus grand bonheur de tous. Je me fantasmais maîtresse audacieuse, vivant des aventures extraconjugales extraordinaires et non normées. J’étais en réalité redevenue très raisonnable. J’avais compris je crois un certain nombre de choses sur moi, mes expériences, mes erreurs, mes évolutions, mes choix et mes failles. J’étais en train de me relever d’une nouvelle maternité et j’essayais fort d’apprivoiser un nouveau corps, de l’accepter et pourquoi pas, de l’aimer. J’avais du pain sur la planche quand tu es arrivé…

Tu es entré par la petite porte, celle qui n’a pas de carillon, qui ne fait pas de bruit, et je ne t’ai pas vu tout de suite. J’étais affairée ailleurs. Et puis tu es revenu. Et puis tu es resté. Moi je me suis soignée. Sans être parvenue à redevenir brillante, je m’étais débarrassé d’une bonne couche de poussière et j’étais au moins devenue transparente. Ça m’allait bien. Je n’ai pas voulu croire que tu voulais t’approcher un peu plus de moi. Je n’ai pas voulu ça, tout court. Je n’avais rien à t’offrir. Je t’ai même chassé, et puis tu es revenu. Avec le recul, c’est comme si tu avais tout anticipé, comme si toi tu savais déjà que c’était là mon chemin, mon besoin, la prochaine étape de mon évolution.

Pourquoi ?… C’est la question que je ne cesserai de me poser. Je conçois que des hommes puissent avoir envie de s’approcher de moi pour le fantasme, pour l’image, pour le sexe, pour l’aventure en somme. Quels autres intérêts pourrais-je avoir ? Je n’ai rien à offrir. Je me répète, je sais. Mais je me vis comme ça. Je suis trop abimée, j’ai trop de cicatrices, je suis muselée et j’ai une chaîne…même longue. On m’a asséné que je faisais plus de mal que de bien plus qu’on ne m’a aimée. Alors oui, je décourage tous ceux qui voudraient s’approcher, je ne sais pas comment on se débarrasse de cet auto-sabotage acquis, et j’ai de toute façon arrêté il y a longtemps d’essayer d’en guérir. A chaque fois qu’on m’aime, c’est quelqu’un qui tente ça à ma place et bon sang, qu’est-ce que c’est bon… Malgré ça je creuse, j’essaie de comprendre pourquoi, comment, les causes et tous leurs détails et ça ne tient pas. Alors je lâche, je gâche, je dégrade, et ça meurt. Et je peux me dire qu’ils avaient raison, que je suis décidément cette enfant décevante et ingrate, cette petite peste prétentieuse, me lover dans ce discours que je connais si bien et qui me rassure tout autant qu’il me révolte. Je ne le vis pas mal. Je ne regrette rien. Je suis entourée de beaucoup d’amour par ailleurs, le seul auquel je puisse croire. Le seul vrai qu’on m’ait accordé jusque-là. En vouloir plus, n’est-ce pas en vouloir trop ?…

Des voix dehors, autour, et à l’intérieur de moi me disent que oui, évidemment. Mais mon esprit et mon âme chuchotent là, quelque part, que j’y ai droit puisque j’en ai besoin, que ça n’est pas trop puisque l’amour remplit sans prendre de place, que je mérite d’en recevoir après en avoir tant manqué et que ce serait cruel de vouloir me priver de ça. Je ne suis pas vraiment autorisée à les écouter. Mais j’adhère, et je me sers. C’est très doux, je sais que je ne crains rien. Tu n’es pas menaçant, tu ne vas jamais plus loin que ce qui t’est accessible, tu prends la place que je te donne avec énormément de respect et cet enthousiasme dont tu as le secret.

Je renonce à comprendre, pour l’instant. Je sais que l’analyse fera son chemin. Tout ça prendra sens, dans une direction ou dans une autre. Tu as balisé la route, je suis en sécurité, sous bonne escorte. Et c’est la première fois.