Protégé : Il ne tient qu’à toi

Cet article est protégé par un mot de passe. Pour le lire, veuillez saisir votre mot de passe ci-dessous :

Publicités

Corps et âme

Corps et âme

Ce sont des choses dont on ne parle pas, ou dont on parle comme une fatalité, une page qu’on se dépêche de tourner en commençant déjà à écrire la suivante. Oui… Mais non. Ma première grossesse ne s’est pas passée comme prévu et m’a laissé deux arrières-goûts très amers : l’incertitude du bonheur qui peut basculer en l’espace d’une seule nuit, et l’incapacité qui est visiblement la mienne à fabriquer une vie en prenant tout le temps nécessaire à cela. Des plaies refermées, aux cicatrices apparentes.

L’épreuve est passée. Et un jour, tu as du retard. Tu n’y prêtes pas attention, tes cycles sont loin d’être réguliers. Et puis des seins gonflés et encore plus de retard. La fatigue qui t’accable te pousse à consulter. Ton médecin te prescrit une prise de sang avec dosage des HCG. Positif. Joie ! Très vite, une échographie de datation est programmée… Mais au bout de quelques jours, tu ressens de forts maux de ventre et dans la nuit, tu saignes abondamment. On déplacera l’écho, et en lieu et place d’une datation, on vérifiera que le ventre est bien vide… Ça passe inaperçu, ce genre d’événement. Les médecins et l’entourage te rabâchent les mêmes arguments : c’est qu’il n’était pas viable, c’est mieux ainsi, la nature fait bien les choses. Ils ont l’air tellement convaincus que tu y crois toi aussi. Tu fais semblant de ne pas te sentir incapable, tu tournes la page et tu regardes devant parce qu’il le faut, parce que c’est comme ça, parce que c’est ce que tout le monde fait. Tu y penseras quand même encore à chaque retard suivi de règles qui ne sont pas arrivées exactement à l’heure. Et puis tu te persuaderas que c’est la vie.

Vient nécessairement le jour d’un nouvel espoir. Nouveau retard, nouveaux symptômes. Prise de sang positive, écho de datation. Il y a un œuf, cette fois… Mais il est vide. Tu découvres ce qu’est un œuf clair. Ton corps vient de te confirmer une nouvelle fois que quelque chose t’a échappé, que tu n’as pas été capable, que tu n’as pas su. On te dira bien sûr que ça n’est pas de ta faute, et tu feras semblant d’y croire, en souriant. La vie se charge de te remplir l’esprit. Tu travailles dur, tu chéris les tiens, tu ne penses même plus à ce projet d’enfant sauf pour te dire que le temps passe et qu’il faudra bientôt être raisonnable et renoncer.

De longs mois ont passés pendant lesquels tu t’es mise à surveiller tes cycles de près, à être outrageusement demandeuse pendant tes supposées périodes d’ovulation et à subir la déception à chaque saignement régulier… Jusqu’au jour où tes règles n’arrivent plus. Tu ne sais pas trop comment réagir, alors. Tu ne veux pas t’enflammer mais ça t’obsède, c’est plus fort que toi. Puis ça t’angoisse. Et tu veux savoir. Prise de sang, écho… Douze semaines… Ce terme fatidique des trois mois, si délicats, si incertains… Cette fois ça y est, tu y es arrivée ! Tu as entendu battre le cœur de ce minuscule embryon dont tu as admiré la silhouette. Tu as passé des heures avec ton homme à regarder ses photos avec un sourire béat figé sur les lèvres… Un bonheur presque serein.

Suivront quelques maux de ventre. Comme tu ne veux pas prendre de risques, tu vas voir ton médecin. Elle te rassure, c’est normal. Elle décide de sortir son vieil appareil d’écho portatif pour que tu repartes plus sereine, mais ce truc est tellement vieux qu’il ne fonctionne pas. Ni elle ni toi n’avez rien vu ni rien entendu. Elle te prescrit une nouvelle échographie. Mais une nuit, avant ce rendez-vous, ton ventre se tord, et tu saignes. Beaucoup. Tu décides de te rendre aux urgences et tu es prise en charge rapidement. Tu scrutes l’écran sans rien y comprendre. Tu sais juste que tu n’entends rien et que ça n’est pas normal. C’est étrange, l’attitude des médecins alors. Tu sens bien qu’ils savent tout de suite, mais tu as l’impression qu’ils font semblant de chercher. Tu n’entendras pas de battements de cœur cette nuit-là, car aucun cœur ne bat plus. Tu ne parviendras pas à retenir tes larmes devant la gynéco et son jeune interne, dont tu te demandes bien ce qu’il apprendras de ce genre de réaction. Tu pleureras encore dans ta voiture, seule sur le chemin du retour et calmeras tes larmes devant ton homme, avec l’illusion ainsi de lui faire moins de mal. Tu pleureras aussi à l’issue cette énième écho qui te confirmera qu’il n’y a plus aucune trace de vie dans ton ventre, après avoir patienté en retenant tes larmes pendant une demi-heure dans une salle d’attente remplie de ventres ronds et de parents heureux.

Trois fois, en une année et demie. Trois fois tu as souri. Trois fois tu y as cru malgré toi. Trois fois tu t’es projetée. Mais trois fois ton corps n’a pas voulu de ce bonheur, ou l’a saboté, ou n’a pas su le garder. Tu ne te poses même plus de questions. Tu as intégré que tu étais incapable de ça.

Ce sont des choses dont on ne parle pas, ou dont on parle comme un coup de la fatalité, une page qu’on se dépêche de tourner en commençant déjà à écrire la suivante. Oui… Mais non. Petit à petit l’insouciance s’est envolée, petit à petit ton cerveau a enregistré ton incapacité évidente à créer la vie et ta capacité inouïe de décevoir. Tes épaules se sont imperceptiblement voûtées, ton sourire s’est atténué, tu vois arriver tes retards avec effroi et finalement tes règles avec un soulagement coupable.

« C’est mieux comme ça ». « La nature fait bien les choses ». C’est vrai, ça n’est peut-être pas si grave… Je veux dire, moi, qu’une fausse couche peut meurtrir. Que plusieurs peuvent torturer. Que le sort est terrifiant et qu’il est insupportable de ne pas comprendre. Qu’il n’y a pas de « raison » qui tienne quand c’est l’âme qui trinque et qu’enfin -puisqu’il faut formuler les évidences- personne n’est juge de la légitimité d’une douleur.