Dans leurs yeux

Dans leurs yeux

Bandeau sur les yeux, il m’a déjà ôté la vue. Un subterfuge très simple pour que je m’ancre en moi et que je lâche ma raison plus rapidement. Sans que je m’y attende, il glisse dans mes mains des boules Quies. Aveugle et sourde, de nouveau. Ces gestes proches du rituel me rassurent immédiatement par leur familiarité. J’associe à cette privation des sens une explosion à venir et des images, des souvenirs envahissent mon esprit. La dernière fois qu’il m’a privée de l’ouïe, c’était avec un casque d’où émanaient les mots sulfureux d’un récit érotique afin que je n’entende pas qu’il avait convié un homme à nos jeux. Je comprends donc immédiatement que nous ne resterons pas seuls. Mais cette matière dans mon oreille est bien plus perverse que le son d’un casque et je dois faire preuve d’une attention soutenue pour comprendre…

Je perçois une voix masculine différente de la sienne. Je crois entendre aussi, après quelques minutes, une voix féminine et une seconde voix d’homme… Pendant plusieurs minutes, je me délecte de ce mystère, ce qui débranche momentanément ma conscience de l’ici et maintenant pour m’emmener loin dans le « possible ». Mais le temps s’éternise, car comme il l’a déjà fait, il tient à se comporte comme si je n’étais pas là pour me faire perdre artificiellement l’impression d’être au centre de son attention. Je perçois des conversations banales entre potes ne s’étant pas vus depuis longtemps. Concentrant toute ma vigilance sur leurs voix, je peux distinguer qu’il n’y a finalement pas de femme dans la pièce, mais bien deux hommes, en plus de lui. Quelle frustration de ne pas avoir surpris leur réaction en entrant dans ce salon… Quelle frustration encore de ne pas savoir comment ils me regardent… Que pense-ton face à l’image impudique d’une femme nue installée sur un fauteuil de velours rouge, dos droit, allure fière, presque insolente, bandeau sur les yeux ? Quel imaginaire accompagne le collier autour de son cou, la laisse pendante frôlant ses seins, et ses jambes croisées comme si elles pouvaient encore garder jalousement quelque mystère…? Je n’aurai pas l’occasion de leur poser la question.

Au bout d’une éternité, il m’enlève les boules Quies et pose une main sur ma cuisse afin que j’écarte les jambes. Étrangement, à ce moment précis, je me sens intimidée. Rougissante sous mon masque, je salue nos hôtes d’un bonjour emprunté et d’un sourire à la fois gêné et malicieux, mais il m’ordonne immédiatement de les accueillir plus chaleureusement. Commence alors une danse à quatre d’une sensualité et d’une fluidité rares. J’ai perçu leur position de manière imprécise, face à moi pour l’un, légèrement plus à gauche pour l’autre et le chef d’orchestre de mes plaisirs sur le côté, en spectateur. Dans mon rôle, comme par instinct, j’entreprends alors de me déplacer à quatre pattes,  lentement, lascivement et à tâtons vers le premier invité. Arrivée à ses pieds, je m’agenouille et fais remonter mes mains le long de ses jambes, percevant un pantalon tissé de laine très fine, au pli net et régulier. Cette élégance au toucher… C’est avec délectation que j’arrive entre ses cuisses alors qu’il entreprend déjà de défaire sa ceinture et de faciliter l’accès de mes mains, puis très rapidement de ma bouche, sur un sexe déjà impatient d’être goûté. Les premiers gémissements se font entendre, teintés par le son de vêtements qu’on ôte lentement. Cette fois je ne doute plus de ce que ciblent leurs regards, et je joue avec arrogance de la cambrure de mon dos et du mouvement de mes fesses. Je sens alors une main se saisir de ma laisse et me tirer vers elle. Je recommence ma danse un peu plus à gauche, savourant à pleine langue le second invité tandis que le visage du premier s’insinue entre mes cuisses et que ses bras plaquent mes fesses contre lui.

Là encore, j’aurais aimé lire dans les pensées de notre hôte, voir avec ses yeux, ressentir son excitation. La mienne est intense, profonde. Prendre et donner du plaisir à trois hommes simultanément, cela donne une incroyable sensation de pouvoir à ma féminité. La confiance est revenue et je suis disposée cette fois à une légère brutalité des mots et des gestes tant l’atmosphère reste baignée de respect, d’égards et de courtoisie.

Deux mains me font basculer à terre, sur le tapis, avant d’attraper la pointe de chacun de mes seins et de les titiller, les pincer, les malmener, au rythme de mes respirations. Une langue avide parcourait mon sexe, ses lèvres, et tous les sillons de mon intimité tandis que d’autres mains caressent mon corps entier d’une curiosité jamais tarie. C’est là je crois que le temps s’est arrêté… N’être pas l’objet mais je sujet de leurs désirs, offrir mon être à ces trois hommes en toute confiance, être à l’écoute de leur plaisir comme ils le sont du mien dans une symphonie menée de mains de maîtres. En un mot, jouir, dans absolument toutes les acceptions de ce terme.

Ils m’accompagnent ensuite sur le canapé, ajustent des coussins autour de moi, mais prennent soin de laisser ma tête basculer en arrière, tout au bord. La première pénétration me mène directement à l’orgasme… Ma bouche aussi est prise, profondément et à plusieurs reprises. Je n’ai plus en tête les mots dont je me suis pourtant délectée durant ces moments, tant mes sens se sont tous confondus en vagues successives de plaisir intense. J’étais à eux, chienne choyée, obéissante, reconnaissante, soumise et fière. Sans le réaliser, je suis soudainement à nouveau à terre, empalée sur l’un de mes maîtres, subissant ses assauts, quand je sens glisser une autre présence derrière moi. Je suis surprise de sentir deux vits pénétrer mon sexe aussi facilement. Surprise de leurs mouvements si fluides. Et si je n’ai pas compté mes orgasmes cette nuit-là, celui-ci a été le plus fiévreux et le plus infernal : dense, profond, soutenu, dont j’ai pu être à la fois l’actrice et la spectatrice.

Reprenant nos esprits, après nos corps, il était temps de découvrir qui nous étions réellement… Étrange sensation de recouvrer la vue, de rebrancher son cerveau et de redescendre sur terre. Chacun fut charmé, je crois. La suite en fut la preuve. Nuit mémorable et expérience unique.

Unique, vraiment ?…

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Vers l’autre moi

Vers l’autre moi

J’aurais pu raconter cette histoire de manière romancée, en puisant dans les étincelles qui sont toujours dans mes yeux. Mais je choisis de l’ancrer dans le réel pour que l’on puisse y croire, comprendre, et peut-être partager davantage la conclusion d’un tel récit.

Nous sommes un certain nombre de femmes à fantasmer plus ou moins explicitement sur des relations de soumission. Vouloir un homme qui prendra tout en charge, pour nous. Le laisser disposer de notre corps. Lâcher toute forme de contrôle et s’en remettre à lui. Accepter de souffrir physiquement, parfois. Je ne cherche pas à l’expliquer, chacune a ses raisons. J’ai fini par comprendre qu’il y avait en moi une volonté de retrouver quelque chose que j’avais toujours connu : l’emprise d’un ascendant, l’obéissance aveugle, le sentiment de n’être rien, mais sous une autre forme. Parce que c’est rassurant d’aller chercher le familier, le modèle de référence. Mais en se disant qu’on n’en est plus victime car puisqu’on le décide, puisqu’on le choisit, on est cette fois maîtresse de la situation.

J’ai envie d’éprouver ça… Mais j’ai des réticences. Je ne veux pas avoir mal, parce que si c’est au toucher que je m’abandonne le plus, la douleur me ramène aussitôt à ma conscience et me fait perdre tout lâcher prise. La soumission pour moi devrait être davantage cérébrale, psychologique, situationnelle, verbale. Il me faudrait surtout une personne de confiance. Quelqu’un qui me ressemble. Quelqu’un qui comprenne parfaitement mon projet et qui ne se l’accapare pas. Et un désir en miroir : un homme dont le besoin n’est que de servir mes envies parce que c’est précisément cela qui sert son plaisir.

Alors j’imagine…

Ce soir-là, comme chaque fois, je pénétrais dans son antre sans savoir ce qui m’y attendrait. Mais il m’avait prévenue que l’on passerait à un niveau supplémentaire, et nos échanges de messages dans les jours qui avaient précédé m’avaient donné un avant-goût de cette évolution. C’était peut-être là, l’erreur : trop planifiée, trop prévue, cette nuit-là perdait en mystère ce que ma conscience gagnait en informations. La bulle se mélangeait à ma réalité et je ne m’y reconnaissais pas. Je l’ai ainsi rejoint avec cet a priori qui ne m’a plus quittée. Le ton était plus dur. Les gestes étaient plus brusques. Il n’y a pas eu de sas, de transition. Je me suis vue subir ses sévices en étouffant mes protestations. J’ai été la spectatrice gênée de ces postures indécentes qu’il me faisait adopter. Je me suis sentie malmenée par celui qui pourtant, je le savais, débordait de respect pour moi. Mais pour la première fois il se faisait passer en premier. Sa volonté avait évincé la mienne et son plaisir, le mien. Dans la bulle, mais ancrée dans le réel… j’avais le vertige.

Je saurais plus tard qu’il s’en était aperçu.

Ce malaise, pour autant, n’aurait aucune conséquence, si ce n’est de me permettre de me connaître mieux. Car juste à ce moment où je m’apprêtais à revenir à « moi », il négocia un virage qui allait tout changer…

(à suivre)