Une place

Je fais toujours ça, tenir à distance. Car sous mes facettes il y a la tourbe qui a remplacé le joli jardin, le margouillis qui éclabousse, l’air est lourd et humide et le brouillard ne laisse pas passer la lumière. Les blessures sont profondes, cela fait bien longtemps qu’il est trop tard pour nettoyer tout ça. Personne n’a envie de se promener là-dedans. Cela pourtant constitue le tain qui laisse paraître de jolies couleurs. C’est là tout mon paradoxe. Ce que je cache me permet de réfléchir la lumière.

Alors dès que je peux, je fuis. Je vais là où l’herbe est verte et où les fleurs déploient librement leurs effluves enchanteresses. Je suis faite pour être émue, pour être transportée dans ces mondes qui sont les vôtres. Tous, sauf le mien. Sortir de moi… Mais pour aller où ?… De déceptions en déceptions, j’ai compris que le problème, c’est que je ne sais pas vraiment après quoi je cours.

J’ai accepté de m’asseoir avec toi sous un arbre et je ne sais pas comment c’est arrivé. Malgré le passé, malgré moi, malgré les voix qui bruissent à l’orée du bois, tu t’es posé et imposé à mes côtés presque sans bruit. À un moment tu as voulu tirer la couverture et je suis partie. Je n’ai plus la force de faire face aux excès. Alors on s’est passés de couverture et je suis revenue m’asseoir, et même sans elle, j’avais toujours chaud à côté de toi. Familièrement. Si tu n’étais pas un homme, tu serais un lieu sûr. Mais tu es un homme, avec ses aléas. Des incertitudes que je ne peux plus affronter. Toi tu t’en moques. Tu ne regardes pas mes barrières, ou simplement comme on regarde une cicatrice : c’est là, ça a une histoire, mais ça ne fait rien. Et tu n’imagines pas à quel point c’est unique et à quel point c’est bon. C’est au-delà des mots.

Quand tu t’absentes rien ne change, sauf que la place est vide et que je le remarque. Je te veux libre, et je te veux heureux avec ces muses qui habitent ta forêt. J’aime entendre vos rires au loin et j’aime te voir revenir souriant et inspiré. Et puis tu reviens toujours avec cette douceur rassurante, toujours avec la même ardeur et les mêmes éclats dans les yeux. Cette même façon de me toucher, toujours, comme si tes mains voulaient se repaître du velours de ma peau, et toujours cette même hâte de serrer mon corps contre le tien. À côté de toi chaque moment partagé est inédit, et chaque inédit tient du miracle juste parce que toi tu le regardes comme ça.

Je ne crois pas t’avoir déjà remercié pour cet écrin dans lequel tu m’as installée, là, sous cet arbre, sans que je ne te doive rien, sans obligation et sans poids. Il est précieux à bien des égards : ouvert, sûr, léger, paisible, authentique, effervescent, gourmand, brûlant… Mais tu sais de quoi je parle, ces mots ne t’apprendront rien.
Tu n’es pas à moi, mais cette place oui, je sais que c’est la mienne. Et cette certitude est un confort qu’on ne m’avait encore jamais offert.