Un jour, une nouvelle : la vie est en train de germer en moi. Sensation troublante de la petite fille qui se découvre femme…

On garde le secret, prudemment, et on brûle d’impatience en même temps de le crier au monde ! On découvre à deux les premières images du dedans, le premier son aussi ; entendre venir de soi le bruit d’un deuxième cœur qui bat, c’est un sentiment incomparable. C’est donc vrai que la magie existe… Les yeux humides, on prend conscience que notre amour a créé une vie, mélange de nous deux, et c’est un bonheur plein, réel, palpable, c’est vrai. On est tout à coup responsable d’une autre existence que la sienne, alors on prend davantage soin de soi. On s’entoure de douceur, de bienveillance, on s’enrobe d’un amour à la troisième personne.

Bien sûr il y a la fatigue, l’inconfort, les tiraillements, mais c’est passager, je le sais. Je sens gonfler mon corps tout entier et je me demande comment je vais réussir à cacher ça jusqu’à la douzième semaine ! J’apprendrai plus tard que mes amies, déjà mamans, avaient toutes parié sur une grossesse au vu de mon teint gris, de mes cernes et de ma poitrine devenue encore plus opulente. C’est vrai, il n’aura pas fallu trois mois pour que ce petit être fasse déjà savoir qu’il était là, à sa manière. Les beaux jours revenaient, les vêtements se faisaient de moins en moins couvrants et les occasions de boire de plus en plus fréquentes. Il me fallait trouver des ruses et des stratagèmes pour dévoiler ma peau tout en cachant mes formes, dire non à l’alcool le plus naturellement possible ou ne pas boire les verres que je me faisais servir.

Et puis sont venus les jours des annonces à nos familles, collègues, et amis. Des bulles de bonheur, des larmes et des cris de joie, la beauté intense de voir ceux que l’on aime heureux pour nous… Prendre leur amour en pleine face.

Lui prend soin de moi, il me couve, me protège, m’évite tout effort et toute contrariété. Il me caresse de ses yeux et m’observe de ses mains. Il est émerveillé par l’idée qu’une part de lui se développe en moi… On reste prudents, on ne se projette pas. On ne veut pas savoir si c’est une petite fille ou un petit gars là-dessous et on ne se jette pas sur les catalogues ni dans les magasins. Au cinquième mois, on se contente de poser une cloison dans notre salon pour créer une chambre, et je serai tout juste autorisée à monter sur un escabeau pour peindre un morceau de mur ou aspirer la poussière, même s’il ne cesse de me répéter qu’il préférerait le faire lui-même. Et pourtant, qu’est-ce que je me sens bien à ce moment-là ! Les symptômes désagréables des premières semaines ont totalement disparu. Je me sens légère, j’ai retrouvé ma bonne mine et une forme olympique, je suis radieuse et je m’étonne de vivre aussi bien une grossesse dont l’idée même m’avait jadis tant angoissée. Je me suis couchée ce soir-là comme à mon habitude, lovée contre lui après notre séance photo rituelle immortalisant mon ventre qui pousse, seul témoin de cette nouvelle vie qui se développe. Quelques jours avant, nous étions allés rencontrer ensemble pour la première fois la sage-femme pour une séance d’haptonomie. On s’était entraînés à communiquer avec ce petit être et j’étais à l’affût de ses mouvements, que je ne sentais pas encore… Je me suis endormie facilement, comme tous les soirs, et j’ai sûrement rêvé de notre future vie à trois.

Je me suis réveillée cette même nuit avec des sensations de tiraillement dans le ventre. Une douleur que je ne connaissais pas. Elle n’a pas duré très longtemps et j’ai repris le cours de mon sommeil… Je me suis réveillée encore, un peu ou beaucoup plus tard, comment savoir. J’avais mal. Assez pour me lever, marcher un peu et aller prendre un verre d’eau. Et puis c’est passé. Lui dormait paisiblement… Ça ne valait sûrement pas la peine de le réveiller. Un peu plus fébrile, j’ai tenté de trouver une position confortable pour m’endormir. Sans succès. La douleur est revenue, et l’inquiétude l’a accompagnée. C’est drôle comme parfois le corps semble comprendre ce que le cerveau refuse de concevoir… Je suis allée prendre une douche qui a paru me soulager puis je me suis dit que je pourrais me rendormir. Mais la douleur est revenue. Allongée dans le lit, je la sentais arriver par vagues, de plus en plus rapprochées. A cinq mois alors que je n’avais jamais ressenti la moindre contraction, comment interpréter cette sensation ?… J’ai fini par me résoudre à le réveiller, en chuchotant doucement à son oreille : « J’ai mal au ventre… Je crois qu’on devrait aller à l’hôpital, juste pour être sûr que tout va bien« .

Nous avons pris la voiture un peu inquiets mais sans panique. Le soleil se levait et l’hôpital était tout proche. Les vagues n’avaient pas cessé, elles me serraient le ventre de manière régulière. Je m’efforçais de respirer et tout allait bien une fois la vague passée. Arrivés aux urgences, on nous a fait attendre. Je n’avais pas l’air d’aller mal, je tenais debout, je souriais encore… Plusieurs fois une infirmière est passée pour nous expliquer que des accouchements délicats les accaparaient mais que ce serait bientôt notre tour. Je n’ai aucune idée de combien de temps nous avons attendu. Je me souviens juste que là, sur ma chaise, j’ai commencé à comprendre que j’avais des contractions, et qu’elles étaient de plus en plus rapprochées. Je ne lui ai rien dit. J’avais juste envie qu’on me prenne en charge rapidement, qu’on me prescrive un décontractant et du repos, et que l’on puisse rentrer chez nous, retrouver notre paisible bonheur quotidien.

Une sage-femme, enfin, est arrivée. Elle m’a installée sur le fauteuil d’auscultation a placé un monitoring autour de mon ventre ; j’ai entendu battre ce petit cœur et j’ai été immédiatement rassurée. J’ai pris la main de mon homme, en souriant. Elle a ensuite ausculté mon col et j’ai vu tout de suite changer l’expression de son visage. Je l’ai regardée intensément et je me souviendrai toujours de la phrase qu’elle a prononcé alors, juste avant de se précipiter à la porte pour appeler du renfort : « Vous êtes à 8 centimètres. Je suis désolée. Vous allez accoucher maintenant. » Ces mots qui brusquement, violemment, ont transformé un rêve en cauchemar.

Accoucher. Maintenant. Mon esprit s’est retourné. J’ai senti des frissons tout le long de ma colonne. Ça ne pouvait pas être vrai. On n’accouche pas à 5 mois, en tous cas pas d’un bébé qui va bien. Mon cerveau a très vite analysé la situation : c’était trop tôt, notre enfant allait naître puis mourir sous nos yeux, sans qu’on nous ait donné l’occasion de faire quoi que ce soit pour changer ça – la fatalité en pleine face – t tout aussi vite il a refusé cette réalité, comme en plein cauchemar. Il m’a dit « n’ai pas peur, ce n’est qu’un rêve…« . Mais tout était trop réel autour de moi : l’odeur de l’hôpital, les gens qui s’agitaient, le froid qui prenait ma peau… Réaliser que c’est vrai. Qu’il n’y a pas d’issue. Que cette vie en moi va nous quitter, disparaître avant même qu’on ait pu la toucher. Pleurer. Etre perdue. Demander pardon…pardon…pardon à lui qui ne sera jamais papa, à cause de moi. Perdre le sens de la réalité. L’esprit qui tombe dans le vide. La chute vertigineuse.

Pleurer encore pendant cette course jusqu’à la salle d’accouchement. Avoir froid, encore. Demander pardon, encore. Pleurer à l’arrivée du chef de service de réa-néonat’, qui m’explique avec calme et objectivité ce qui va se passer maintenant, et après. Entendre « par voix basse » et « 60%« . Pleurer à l’arrivée de l’anesthésiste. Pleurer à la pose de la péridurale, que je n’aurais même pas sentie. Pleurer à la vue de tous ces médecins autour de moi qui utilisent des mots que je ne comprends pas. Trembler lorsqu’on installe mes jambes sur les étriers. Ne pas comprendre ce que je fais là. Fermer les yeux, vouloir de toutes mes forces être ailleurs. Pleurer alors qu’on me demande de pousser. Serrer sa main fort. Trop fort.

Et puis il est apparu, ce petit être. Ce qui n’était qu’une silhouette diffuse sur les photos de la dernière échographie ressemblait vraiment à un bébé : un petit corps tout rose, des mains minuscules, de longues jambes et un visage tout fripé. Il n’a pas pleuré. On l’a approché de moi, trois secondes peut-être, le temps d’un baiser, et puis tout le monde s’est précipité derrière un panneau vitré. Je ne voyais que des corps gesticulants. Lui est parti avec eux, ensuite, et je suis restée là, allongée, les jambes écartées et le ventre vide. Je pleurais encore…

Je me souviens de la douceur du personnel. De la vraie baguette de boulanger qu’on était allée me chercher et d’une tartine de beurre. Je me souviens avoir réclamé très vite qu’on m’emmène voir mon fils et son papa. Moins d’une heure après avoir accouché prématurément à 26 semaines de grossesse, je me retrouvais assise dans un fauteuil roulant, derrière le carreau d’une pièce obscure où étaient exposées des boîtes transparentes recouvertes à moitié de couvertures d’enfants. Et dans l’une d’elles, celui que j’avais mis au monde trop tôt, perdu au milieu des tuyaux, des fils et des sparadraps, si petit… Un bébé chat… Il aurait pu tenir dans ma main. Le service de réanimation de néonatologie, ses vitres, ses boîtes, ses tubes et les sonneries stridentes de ses machines deviendraient notre quotidien pour les deux mois à venir.

Qui connaît la culpabilité de n’avoir pas su protéger son enfant à l’intérieur même de soi ? Qui peut savoir à quel point ça terrasse, ça foudroie, à quel point ça jette à terre ?… Chaque matin on s’est levés d’une nuit sans sommeil sans savoir s’il serait encore en vie. Chaque soir, on le laissait entre les mains des puéricultrices parce que nous seuls n’étions pas capables de prendre soin de lui. Chaque semaine, on nous donnait une nouvelle échéance qu’on attendait, plein d’espoirs, jusqu’à comprendre qu’elle ne nous menait qu’au bord d’un nouveau précipice. « Il faut qu’il passe la première semaine »… « S’il arrive à passer trois semaines, on pourra être plus sereins »… « C’est la troisième semaine la plus délicate »… « Jusqu’à la sixième semaine il peut y avoir des complications »… on avait l’impression que les médecins nous faisaient patienter comme ça, une porte après l’autre. Une porte dont on ne sait jamais ce qu’elle ouvrira.

Il y a eu les problèmes digestifs, les infections, les veines trop abîmées pour faire des perfusions, les plaies, les détresse respiratoires… Combien d’heures sommes-nous restés à scruter la saturation, à paniquer dès que l’alarme sonnait, à te voir ne peiner à trouver ton souffle, devenir tout bleu et se dire qu’on ne pouvait rien faire, nous, à part appeler les médecins et les regarder te soulager, de loin… Ils étaient là aussi pendant les « peau à peau », témoins de notre quiétude et de notre inquiétude, rassurants et vigilants. Ta vie ne tenait qu’à leurs fils…

Leur fils, et une boîte. Mais pas moi… J’étais juste bonne à te parler du monde que tu ne connaissais pas, te raconter des histoires et te chanter des chansons. Ah non, je pouvais tirer mon lait. Il n’était pas tété, suçoté, non… Il était tiré, sans chaleur ni tendresse. J’ai donc collé mes seins à une machine qui extirpait de moi ce que je ne pouvais même pas encore te donner. La magie de l’allaitement, c’était faire face à des mamans au visage décomposé et aux yeux cernés entre quatre murs blancs, dans un fauteuil dur et froid, suivant strictement et froidement le même protocole. On ne se parlait pas souvent : aucune de nous ne voulait se risquer à trouver plus heureuse ni plus malheureuse qu’elle… Les histoires des autres ne me donnaient jamais d’espoir. J’ai haï celles dont l’enfant allait mieux, celles qui souriaient dans leur coin, celles qui me disaient « aujourd’hui c’est le dernier jour ! », celles qui pensaient m’encourager. J’ai souvent pleuré aussi : on apprend vite pourquoi une maman ne vient plus tirer son lait. On apprend vite que lorsqu’un prénom change à l’entrée d’une chambre, ça n’est pas toujours parce que l’enfant est rentré chez lui. On apprend à serrer les dents et à ravaler  sa jalousie et son désespoir aussi, quand le chef de service et la famille du petit voisin entrent, le sourire aux lèvres et le cosy à la main…

Je n’ai parlé à personne si ce n’est au corps médical durant les trois mois de ton hospitalisation. Je me suis enfermée dans une bulle moi aussi, comme toi. La vie avait perdu tout sens et n’avait plus aucun attrait. Je ne faisais plus partie de ça. Dans mon monde intérieur, il ‘y avait plus que toi, plus que nous. Je me posais des milliards de questions. Je les partageais avec toi, parfois… Sais-tu que je suis là ?… Sais-tu mon bonhomme à quel point je t’aime derrière cette vitre ? Sais-tu que je n’ai pas fait exprès de ne pas te garder au chaud dans mon ventre ? Je suis restée forte la plupart du temps. Pas toujours. La vérité c’est que j’aurais pu mourir si ça avait pu vous éviter ça, à toi et à papa. Mais on ne dit pas ces choses-là…

Et puis un jour, un peu de lumière : on change de couloir, et tu changes de boîte. En néonatologie, elle devient un berceau. Vitré toujours, mais ouvert. Et puis j’ai le droit de te donner le sein, même si c’est difficile et fatiguant pour toi te te nourrir ainsi. Tu préfères les biberons que papa te donne car on a enfin pu sortir du frigo le précieux lait collecté pour toi. On a le droit de te toucher ; à l’hôpital on disait « faire les soins » : on apprend, presque comme les autres, à te changer, te donner le bain, t’habiller… Il faut te peser, souvent. Notre angoisse a glissé de la sat’ à la balance. A deux kilos et cinq cent grammes, si tout va bien, tu pourras sortir. Tu verras le monde, la neige, les visages de ceux qui t’aiment déjà et qui n’ont pas eu le droit de te rendre visite. Tu sentiras l’air froid du dehors, et tu sauras ce qu’est un foyer. Là-bas tu n’entendras plus les sons stridents des machines et tu verras ce que c’est qu’une vraie chambre rien qu’à toi habillée de couleurs et de lumières douces, chaleureuse et paisible.

Quand ce jour est arrivé, c’est comme si tu étais né une deuxième fois : le jour enfin s’est levé après une nuit de 84 jours. Toute la famille est venue te souhaiter la bienvenue. Pour la première fois tu as porté plusieurs couches de vêtements et une combinaison. Pour la première fois on t’a installé dans un cosy, et je nous revois passer la porte du service avec toi, pour la première fois. Moi j’étais terrassée encore une fois, mais de joie et de soulagement. J’ai pensé fort, aussi, à tous ceux qu’on laissait derrière nous…

On n’oublie rien. On ne comprendra jamais pourquoi. On apprend à vivre sans certitudes et à construire de la confiance, pas après pas. Oui, on peut naître à 26 semaines et grandir comme les autres. Aujourd’hui tu as 5 ans et tu rayonnes, tu as vécu le pire et tu nous offres le meilleur. Je ne sais toujours pas comment on peut mettre autant de force et de courage dans un si petit corps, et si je ne t’ai pas assez gardé dans mon ventre, je te réchauffe chaque jour de tout l’amour que j’ai en moi. Car finalement, il n’y a que ça… L’essentiel d’une vie c’est l’amour qui la remplit.

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2 réflexions sur “Le chaos et l’aurore

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