Il n’y a qu’à toi que je pouvais dire oui. Cet endroit en effet m’intimidait. Je n’aimais pas l’idée de me sentir épiée, suivie par des regards concupiscents, au centre de l’attention. M’offrir aux premiers yeux venus sans mystère, sans barrière. Accessible. Mais tu connaissais l’endroit. Tu me connaissais moi, et j’avais confiance en toi. Je me voyais briller dans tes pupilles : belle, désirable, désirée. Alors si tu tenais ma main…

J’ai cherché toute la journée la robe parfaite, pour ne pas te décevoir. Pour être belle, j’ai fait passer des mains expertes dans mes cheveux et sur mon visage, j’ai paré ma peau de ma plus fine lingerie, de ces bas que tu aimes tant, et choisi mes talons les plus hauts. J’aurais pu être une vraie femme fatale si j’avais pu aussi grimer mon âme.

La grande porte noire s’est ouverte et nous sommes entrés dans ce hall à l’ambiance tamisée. J’ai voulu que tu ne lâches pas ma main quand nous avons descendu l’escalier et les bonbons en bas n’ont pas suffi à me rassurer. La lumière à la fois sombre et chaude m’a entourée d’un voile de relative discrétion et nous avons ainsi fait le tour des lieux, que tu semblais connaître par cœur. Au bar, tu as commandé pour moi un alcool fort. J’avais besoin d’anesthésier ma raison. Tu t’es installé contre moi et nous avons observé ces gens qui peut-être tout à l’heure poseraient leurs mains sur nous. Tu semblais tout savoir d’eux rien qu’à regarder leur allure et leur tenue : les habitués et les visiteurs occasionnels, les couples officiels et les moins légitimes, les professionnelles et les faire-valoir… Je me trouvais d’une banalité sans nom au milieu d’eux. Mais le rhum faisait son effet et je commençais à m’amuser de ce ballet rouge et noir étrange et feutré.

Tu as caressé l’intérieur de ma cuisse et tu m’as demandé comment je me sentais. Tu avais envie de moi au milieu de tous ces autres, mais nous serions partis sur le champ si tu avais lu le moindre malaise dans mes yeux. Ton désir soufflait sur les braises de mon audace et je t’ai souri. Alors tu as repris ma main et nous nous sommes dirigés au fond du couloir. Derrière les barreaux, je me souviens encore de chacune de mes sensations : toi dans mon dos, contre mes fesses, tes mains sur mes bras et tes lèvres dans mon cou ; autour de nous des soupirs et des râles ; sous mes yeux des corps comme des ombres emmêlées et cette impression d’avoir quitté mon corps pour un instant, spectatrice d’une scène irréelle et pourtant si concrète. Tu m’as dit : « Viens… » et j’ai marché devant toi, pénétrant cette pièce comme on entrerait sur une scène pour devenir quelqu’un d’autre.

Tu m’as entourée de tes bras et de tes baisers et doucement, tu as fait glisser ma robe. Je me suis allongée sur ce matelas dont la froideur et la rigidité tranchaient nettement avec la souplesse et l’ardeur des corps alanguis autour de nous. J’ai senti le poids de ton corps sur le mien, ta fougue et ton désir, et j’ai fermé les yeux. Une main qui n’était pas la tienne a caressé ma cuisse à la lisière de mes bas, puis une autre mon sein droit. Une autre encore passa dans mes cheveux. Une femme se serrait contre moi. J’ai ouvert les yeux et je l’ai vue caresser ton dos… Sentiment étrange… Tu as posé tes lèvres sur ses tétons et elle m’a embrassée. Un peu fébrile encore j’ai fermé les yeux, de nouveau. J’étais mieux ainsi, à l’intérieur de moi.

J’ai oublié les détails, ensuite : je ne me souviens que des mains sur moi, nombreuses, ton sexe dans ma bouche pendant qu’un autre, que je ne verrais jamais, me pénétrait et de t’avoir laissé jouer avec d’autres corps pendant qu’un homme dégustait avidement mon sexe appuyé sur son visage en insistant pour que je le regarde dans les yeux…

Quand je me suis levée juchée sur mes talons  je n’avais plus sur moi que mes bas et mon porte-jarretelles. Tu n’étais plus là… Je t’ai cherché dans les alcôves et je t’ai retrouvé au bar, en pleine conversation avec une jolie blonde esseulée. Dans mon costume de brune incendiaire et sexy, je me suis installée à l’autre bout pour vous laisser parler et commander un autre verre. Cambrée, mes doigts caressant mon verre et mes lèvres jouant avec la paille, je me suis demandée si tu m’avais vue… J’ai soudain senti une main effleurer mes fesses. Médusée par réflexe, je me suis retournée pour apercevoir le sourire complice de l’un des serveurs. Dans mon esprit candide, ils étaient choisis pour leur professionnalisme et leur contrat devait stipuler qu’on ne touche pas aux client(e)s. Il était séduisant. Très séduisant. Complètement dans mon rôle, presque sûre de moi, je l’ai suivi pour lui rendre la pareille et…le réprimander gentiment, lui faisant comprendre qu’il ferait mieux de me laisser tranquille, ou d’aller au bout de son intention… Il m’a assurée qu’il n’en avait pas le droit et qu’il aurait de gros ennuis s’il se laissait aller à une telle faiblesse. Cet endroit était décidément un véritable théâtre.

On s’est rejoints dans le corridor. Tu m’as prise dans tes bras et tu m’as embrassée, caressant mes fesses nues. On s’est assis sur la banquette et je t’ai raconté l’effronterie du serveur. Tu m’as demandé si je voulais partir. Je t’ai répondu que je n’en avais pas fini avec lui. Tu m’as souri, amusé de me voir tout à coup comme un poisson dans l’eau, et tu m’as dit : « Vas-y, rejoins-le« .

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2 réflexions sur “Là où je t’emmènerai…

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