Or donc, il n’y aurait que deux cases : celle des salauds et des garces, les indignes, qui trompent, qui mentent et ne respectent pas l’être (soi-disant) aimé(e), et celle des justes, les honnêtes, les purs, les altruistes, ceux qui gardent des valeurs et des principes et les appliquent quoi qu’il arrive.

Bon sang mais c’est bien sûr ! Le monde est si simple ! C’est blanc ou c’est noir ! Il n’y a qu’à choisir la bonne couleur, c’est pourtant pas compliqué ! Si en plus tu es trop con(ne) pour ça, alors là, on ne peut plus rien faire pour toi mon pauvre garçon/ma pauvre fille…

Regarde, moi : c’est bien simple, je ne mens JA-MAIS. A personne. C’est contre mes principes. J’ai choisi le blanc moi, vois-tu. Et franchement, ceux qui font le choix opposé sont vraiment de pauvres gens. J’essaie de les remettre dans le droit chemin, pourtant, mais ils ne m’écoutent pas (ces cons…) persuadés qu’ils sont d’être dans leur bon droit. Ça doit les rassurer, d’affirmer haut et fort qu’ils ont raison. Ça les aide certainement à se regarder dans une glace.

Il y a tellement d’autres choix pourtant : un tas de couples sont libres et choisissent ensemble les modalités de cette liberté. Ne sont-ils pas la preuve que tout se dénoue par le dialogue ? Il suffit de se parler, bordel ! Tu dis ce que tu souhaites et l’autre t’écoute et adhère ! Bon, pas forcément tout de suite, je te l’accorde. Mais il suffit d’être patient. Qu’est-ce que c’est que 10 ou 15 ans dans une vie, hein ? Respecter l’autre, c’est savoir patienter et faire des concessions, quoi qu’il nous en coûte. D’ailleurs je comprends pas : pourquoi tu as choisi quelqu’un aux idéaux si éloignés de toi ? Tu devais bien te douter que ça ne collerait pas… Quoi ? T’étais pareil(le) au début ? Tu le/la connais depuis 15 ans ? Non mais quand même, on ne change pas comme ça du jour au lendemain ! Tu t’es menti à toi-même, c’est pas possible autrement. Et en te mentant, tu lui as menti. T’es vraiment qu’un(e) gros(se) conna(sse)rd.

Et puis si t’es pas content(e), ben t’as qu’à partir ! Pourquoi rester ensemble si vous n’êtes plus sur la même longueur d’onde ? Ça n’est pas rendre service à tes enfants de les rendre témoins de ton malheur ou de ton bonheur feint. Quant à ta maison, ok tu y as mis toute ta vie et tous tes efforts mais bon…c’est ta faute aussi, fallait pas merder ! Faut pas se voiler la face, t’as bien mérité de perdre tout ça. Fallait réfléchir avant, être un peu sérieux(se). Fallait penser aux autres au lieu de n’écouter que tes pulsions ! Egoïste !

Des…quoi ? Des conflits intérieurs ? Non mais y’a des psy pour ça ! tu le fais exprès ou quoi ? Tu fais vraiment zéro effort. Ben oui, c’est tellement plus facile de tout faire par derrière et de ne pas assumer tes actes ! Non mais cherche pas, tu as tort. Et pourtant je suis super bienveillant(e). S’il y a quelqu’un qui peut te comprendre et t’écouter, c’est bien moi !

 

Voilà ce qu’on entend de la part de ceux qui ont réussi, qui sont parvenus au sommet de l’harmonie du couple. Ou encore de ceux qui n’ont jamais été en situation de choisir entre le noir et le blanc. Les « pensent mieux » ont beaucoup de leçons à donner aux « je fais ce que je peux« , engoncés dans leur costume trop grand ou trop petit, qui se débattent pour avancer dans un coin de gris pendant qu’on les montre du doigt.

Je dis ça alors même que je n’ai jamais vraiment été attaquée, moi, sur mon statut d’infidèle. Car il y a une autre injustice dans l’adultère : être un homme ou une femme ne vous expose pas aux mêmes agressions. Être une femme vous épargne bien des insultes. Les hommes sont indulgents : ça les arrange. Ils en profitent bien souvent pour combler le vide (« Une femme comme toi mérite tellement mieux… Laisse-moi prendre soin de toi. »). Les femmes sont compréhensives : elles s’identifient. Soient elles souffrent à cause d’un homme et elles se délectent d’une sorte de vengeance par procuration, soit cela met en évidence la chance qu’elles ont, elles, d’être aux côtés d’un homme merveilleux qui les aime vraiment (et ne leur ferait jamais ça !)… Être un homme infidèle en revanche vous expose à la vindicte populaire : on ironise, on généralise, on n’est pas étonné. Tous des salauds.

J’ai appris, moi, que rien n’est jamais si simple. Que tout passe, que tout fuit, que parfois tout s’écroule alors qu’on était au sommet, que certains ne remonteront pas. Que devenir adulte, ça n’est pas devenir parfait et qu’on n’a jamais toutes les réponses.

La seule question que l’on devrait se poser, c’est « pourquoi ?« . Si on me mentait, c’est la première chose que je demanderais avant même de condamner le menteur. Car oui, il y a « moi » et ce que je ressens, ce que ça me fait, là où ça me blesse. Mais il y a l’autre aussi, qui n’avait pas nécessairement d’intention de nuire. Je crois qu’on se met tous beaucoup en avant et qu’on oublie trop facilement de se mettre à la place de l’autre. Mais pas « en théorie », remplis de nos principes et de nos certitudes, non : « en empathie », en posant par terre nos propres bagages et en accueillant simplement le monde d’en face, sa logique, ses raisons, ses faiblesses, et peut-être ses regrets (?) et en essayant de comprendre, qu’on soit d’accord ou pas.

Les couples qui ont appris à dialoguer sont en avance sur bien des points. Et si d’autres n’y sont pas parvenus, c’est parfois simplement qu’il faut être deux pour parler et pour entendre. En ce qui me concerne, j’ai déjà expliqué ici mon cheminement. J’ai choisi le mensonge dans une impasse, après des mois de tentatives de dialogue : du plus posé au plus dramatique. Mon mal-être, mes envies, mes questions, se sont tous heurtés à un mur. Et qu’on ne vienne pas me dire que je n’ai pas assez essayé : j’y ai laissé des plumes, toute ma joie de vivre, jusqu’à douter même de l’amour que mon autre pouvait bien me porter pour juger si sévèrement les changements qui s’opéraient en moi. J’y ai revécu de profondes blessures d’enfance qui m’ont ratatinée là où je voulais grandir. Qu’on ne vienne pas non plus me dire que j’aurais dû partir, alors. Car malgré l’évolution de ma mentalité, de mes envies, de mes attentes…incroyable : j’aimais quand même ! J’aimais follement. Et j’étais aimée en retour. Et notre amour avait porté un fruit, fragile et précieux. J’aurais dû abandonner tout ça parce que j’étais incomprise ? J’aurais dû m’éteindre, abandonnant toutes mes forces dans ce dialogue impossible qui faisait pourrir la jolie branche de notre couple et ce merveilleux fruit qu’elle portait ?

J’ai choisi de préserver tout le monde, en choisissant le mensonge. J’ai choisi d’être infidèle pour être capable de me relever, parce que rappelez-vous : j’étais blessée, à l’agonie. Et à ceux qui me diront que parce que je suis la méchante dans l’histoire, ma souffrance était méritée, je réponds qu’on peut mourir d’un mal-être profond.

Ni mon couple, ni moi ne sommes morts. Dans mon histoire, tout finit bien. Je reste déterminée à vivre en accord avec moi-même et mon autre m’entend et avance avec moi. J’ai de la chance.

Je ne jugerai pas néanmoins ceux qui restent enlisés dans un dialogue impossible. Ceux qui font les cent pas dans l’impasse mais qui tentent de se protéger. Je croirai ceux qui disent tromper et aimer en même temps. Ceux qui disent préserver l’autre en ne leur dévoilant pas leur côté obscur. Car ceux-là essaient juste d’être heureux, seuls dans leur mensonge, alors même qu’ils donneraient tout pour pouvoir s’épanouir à deux dans la transparence. Je comprendrai leur détresse, je compatirai à leur souffrance de traîner le poids de la culpabilité. Je les féliciterai même de garder tout ce poids pour eux car oui, j’ose le dire : vouloir tout avouer et se décharger de ce poids, c’est la facilité. Et c’est tellement tentant, parfois…

La vie n’est ni blanche, ni noire. Elle est faite de nuances, d’exceptions, d’incertitudes, de surprises et de remises en question. Bien sûr il y a des cons, des nuisibles, des égoïstes purs, des lâches. Mais on n’est pas forcément ça quand on ment et quand on est infidèle. Tout comme ceux qui font preuve d’honnêteté ne sont pas des anges de vertu parfaits et dénués de mauvaises intentions.

 

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9 réflexions sur “Grain de sel

  1. Je suis curieux de savoir si tu obtiens plus de compréhension de la part de nos « détracteurs » avec tes mots de femme que moi avec mes mots d’homme (et Gomorrhe).
    Et n’oublions pas les paroles du Christ : ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis derrière.
    (Je confonds peut-être avec Georges)

    Aimé par 1 personne

      1. Très franchement, je n’ai pas l’impression d’avoir été attaqué pour mon comportement d’infidèle mais plutôt pour l’opiniâtreté avec laquelle je défendais une vision moins binaire que la « mauvaiseté intrinsèque de l’infidélité et du mensonge conjugal ».

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      2. Dans la vie, la vraie, je me demande si ce ne sont pas les femmes adultères qui ont plus mauvaise presse (alors que les mecs, eux, ne font qu’assouvir leurs pulsions normales d’hommes, selon le discours en vigueur).

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  2. J’allais tranquillement poster (avec retard mais il fait chaud) mon billet du jour quand, par la grâce du lecteur de wordpress que je salue au passage j’ai lu ce merveilleux grain de sel. Parfois, j’aimerais que les choses soient aussi simples que de choisir entre « noir » et « blanc », ceux qui connaissent un peu de ma vie comprendront. Ce serait si reposant, le bien s’imposerait sans effort, le mal serait parfaitement identifiable. Nous ne serions jamais jugés, au passage. Le pied.
    Merci donc, chère Pomme Cachée, pour ces mots qui sont si justes et j’ose une préconisation à nos nouveaux députés fraîchement élus : qu’ils donnent à lire lors des mariages ce texte, au même titre que les articles usuels du Code civil. Voilà qui nous mettrait en marche vers un réel progrès social.
    Il m’est arrivé de célébrer des mariages dans ma bonne mairie, car j’ai aussi été infidèle en politique, et j’adorais faire mon petit commentaire de l’article 215 dont l’officier d’Etat civil doit donner lecture : « Les époux s’obligent mutuellement à une communauté de vie ». Le jour du mariage, la République ne définit pas la communauté de vie. A chacun de l’inventer. J’en ai fait rougir, des jeunes mariées !
    Allez, chers députés en marche, osez ! Osez donner lecture du grain de sel de notre chère Pomme !
    Et au passage, je profite de ce commentaire pour rassurer à ma façon l’ami Comme une image : oui, tu confonds bien avec Georges, un auteur qui nous inspire tous et avec raison, d’ailleurs. Mais en vérité je te le dis, le Christ avait eu lui aussi des mots très sympathiques pour la femme adultère qui apportera toujours plus d’amour à l’humaine condition que tous les marchands du Temple réunis en syndicat, même insoumis.

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