Ce qui me bouleverse, ça n’est pas que tu m’aies menti. C’est que désormais je ne pourrai plus te croire. Friedrich Nietzsche

Je ne sais pas par où commencer…

Dis simplement ce qui te vient à l’esprit.

J’ai besoin d’air.

Quoi, tu étouffes ? Mais regarde ta vie : un boulot que tu adores, un homme qui n’aime que toi, un enfant merveilleux, aucun souci matériel ni de santé. Certains donneraient tout pour avoir tout ça !

On ne m’a pas appris à aimer le bonheur.

Que t’a-t-on appris ?

On m’a appris que la vie est injuste et moche. Trop courte aussi. Que rien de bon ne vient d’autrui et qu’il ne faut faire confiance à personne ; que ceux que je crois mes amis n’en sont pas et que je dois me méfier d’eux. On m’a appris à être reconnaissante pour le confort matériel qu’on m’offrait ; qu’être aimée c’est avoir un scooter à 14 ans, une voiture à 18 et de l’argent de poche à profusion ; on m’a imposé la gratitude. On m’a appris l’indifférence ; que ce que je ressens ne compte pas car il y a plus grave ailleurs ; que je n’ai pas le droit de me plaindre et que d’ailleurs on ne veut rien entendre. On m’a appris à être transparente, à me taire. A faire avec. A me contenter de ce qu’on me donne. On m’a appris que je ne faisais ni ne ferai jamais les bons choix ; que j’étais irréfléchie, inconséquente, « bonne à rien ». Que le mieux est de laisser « ceux qui savent » faire des choix pour moi. On m’a appris que je ne valais pas grand chose mais qu’on me tolérait quand même. tant que je ne faisais pas de vagues.

N’y a-t-il jamais eu de vagues ?

Si, plein. Je me suis débattue. Mais je n’étais jamais la plus forte. Jusqu’à ce que je m’échappe de cette emprise.

Qu’as-tu découvert, alors ?

Pas grand chose. Je n’avais pas remarqué mes œillères. Je n’ai donc pas pu les enlever tout de suite. Je ne m’en suis débarrassé que très récemment, en devenant parent moi-même et en prenant conscience de tout ce qu’on ne m’a pas donné.

Qu’est-ce qui a changé dans ta vie depuis ?

J’ai découvert les questions sans réponse. Pourquoi n’avais-je pas mérité ça ? Qu’est-ce qui est légitime et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Qu’ai-je le droit d’avoir ? De refuser ? Pourquoi m’aimer ? Comment m’aimer ? Quels sont les bons et les mauvais choix ?

J’ai découvert aussi que je savais aimer. Infiniment, et de multiples façons. Sans avoir eu de modèle, c’était inespéré. Désespéré plutôt : je me suis jeté sur tout ce que je n’avais pas eu. J’ai appris à me connaître. A savoir ce que je veux.

Si tu sais ce que tu veux, où est le problème ?…

Je sais ce que suis. Je sais ce que je veux. Mais je ne sais pas ce que j’ai le droit d’être, ni ce que j’ai le droit de réclamer. Je sais ce qui me rend heureuse. Mais je ne sais pas si j’y ai droit. Sans cesse et depuis toujours je me demande ce qu’en pense l’autre : celui qui m’aime et à qui je dois tout (c’est bien ce qu’on m’a appris…). S’il valide, tout va bien. Sinon… Je me sens coupable. Ingrate. Injuste. Mauvaise. Je me tais. Je deviens transparente. Je m’empêche d’exister. Je me contente de ce que j’ai. Je ne mérite rien de mieux.

D’où ton besoin d’air…

Oui. Je ne sais pas quoi faire d’autre que fuir ce schéma que j’ai trop connu. Je n’ai pas trouvé à l’époque la bonne solution et je ne l’ai toujours pas. Celui qui m’aime devient un ennemi. J’ai juste envie de partir, d’être seule. De n’être plus soumise à aucun jugement, à aucun avis. De pouvoir être qui je suis, faire ce que je veux, sans regard sur mes choix. Sans me demander qui de moi ou de l’autre doit décider. M’entourer de gens qui me comprennent et qui m’approuvent à défaut de m’aimer vraiment (à quoi bon ?). Qui ne voient rien de mal à ce que je choisis. Qui feraient la même chose.

Je suis un jouet abîmé, un jouet d’occasion au milieu de jouets neufs qui ne savent pas pourquoi je ne fonctionne pas aussi bien qu’eux. Et moi j’aimerais tellement bien marcher. Je les vois tourner rond, durer des heures, j’entends leur jolie musique et moi…je m’arrête, j’avance de travers, je tourne à l’envers, je joue trop fort, trop vite. Je fais mal. Je dérange. J’aimerais tellement être comme eux… J’essaie pourtant, si fort. A m’en épuiser. Mais je n’y arrive pas.

C’est joli ces métaphores. Mais concrètement, tu veux quoi ?

Etre libre. Libre de mon temps. libre de mon corps. Libre de me faire du bien comme bon me semble sans penser que c’est mal, déviant, coupable. Sans me dire que mon plaisir va blesser quelqu’un.

C’était tellement mieux avant. Quand Il ne savait rien… Je n’étais coupable que de Lui mentir et ça ne faisait de mal qu’à moi. J’avais fait ce choix, il était assumé. Il n’avait pas mal, c’est tout ce qui comptait. Et puis Il a voulu l’honnêteté et la transparence. Il me disait que si je L‘aimais je le Lui devais… Et je L‘aime. Alors je Lui ai tout dit. Mes envies, mes aspirations, le pourquoi et le comment.

Il a retenu le mensonge. Il a retenu l’humiliation. Plus rien depuis ne passe ces deux murs-là. Il a beau me dire qu’il accepte. Il ne comprend pas. Il a beau me dire que je suis libre. Je ne le suis pas. Parce que de nouveau la vie est injuste. De nouveau je dois être reconnaissante. De nouveau je n’ai pas le droit de me plaindre. De nouveau je redeviens transparente, et je me tais. Je fais avec. Je me contente de ce qu’on me donne. De nouveau je constate que je ne fais jamais les bons choix ; que je suis irréfléchie, inconséquente. De nouveau je dois laisser « ceux qui pensent bien » faire des choix pour moi. Je suis une menteuse mais on me tolère quand même. Tant que je ne fais pas de vagues.

Mais il y a des vagues. La différence c’est que je ne veux pas sortir de cette eau-là. Alors je bois la tasse. Encore et encore. J’ai tellement besoin d’air…

Que te faudrait-il pour nager dans une mer d’huile ?

La sérénité. Qu’Il détruise ses murs et qu’Il entende enfin ce que je crie, ce que je hurle. Que toute trahison n’est pas sexuelle. Qu’être sa partenaire sexuelle n’est pas ce que je représente de plus précieux. Que je Lui offre bien plus, depuis des années : mon cœur et ma vie entière. Que là-dessus Il a le monopole absolu. Que je m’en remets à Lui, pour tout. Qu’Il est mon guide, mon pilier, mon socle. Mon seul phare, mon seul repère. Qu’Il est le seul à tout connaître de moi, de mes défauts aux recoins les plus sombres, parce que je sais qu’Il est le seul capable de les regarder en face et malgré tout ne pas me lâcher la main. Que c’est uniquement dans Ses bras que je me laisse aller à pleurer. Que je Lui fais une confiance aveugle, totale et inconditionnelle. Qu’Il est le seul que j’ai envie de voir tous les jours, les bons comme les mauvais. Qu’il n’y a que Lui et qu’en Lui que je crois. Que c’est Lui que j’ai voulu pour être le père de notre enfant et que bordel, ça n’est pas un hasard ! Il est ma seule famille et je n’en veux pas d’autre.

Alors oui, je Lui ai menti. Oui, je considère que je dispose de mon corps et de mon esprit et je choisis parfois de les partager avec d’autres, qui m’apportent autre chose. Ça ne me répare pas, mais ça m’aide pour l’instant à avancer un peu plus droit.

Mais non, je ne Le trahis pas. Je n’ai jamais rien donné aux autres que ce corps et ces idées dans le cadre très réduit et limité de ce que j’appelle des récréations. Il remplit tout le reste de mon espace et tout le reste de mon temps.

Si tu L‘aimes tant, pourquoi alors ne peux-tu pas renoncer et Lui offrir cette exclusivité dont Il semble avoir tant besoin ?

Je peux. Je suis prête à subir cette violence de ne pas être totalement moi-même pour ne pas Le blesser. Je le ferai s’il n’y a que ce chemin à suivre. J’ai déjà subi la violence de Lui mentir pour qu’Il ne souffre pas. Que ceux qui diront que c’est la facilité aillent se faire foutre : ils n’ont sûrement jamais aimé et menti en même temps. Mais qu’est-ce que j’apprendrai, alors ? Que finalement c’est eux qui avaient raison : la vie est injuste parce qu’elle est trop courte et qu’on ne peut pas tout avoir. Ils m’auront donc rendu service, finalement, en m’apprenant à m’oublier. Et il ne me restera qu’à me résoudre à leur dire merci…

 

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11 réflexions sur “Dialogue avec moi-même

  1. Merci pour ton point de vue qui me permet de comprendre cet etat d’esprit qui m’interpelle pour en avoir fait les frais sans le comprendre. Je ne me permettrai pas de te juger quand tu dis que tu l’aimes. Dis-toi qu’il t’aime énormément aussi car il a pu te partager avec d’autres bien qu’il n’adhères pas a l’idée.

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  2. En relisant ton texte, et après avoir lu lien vers celui de Maïa (que j’ai côtoyé une fois il y a bien longtemps), je me rends compte que tu le considères entre autre comme un partenaire sexuel. Or, pour moi faire l’amour a ma femme n’est pas vraiment la même chose que me masturber (ma main est un partenaire sexuel acceptable bien qu’un peu rugueux).
    Pour moi, la relation n’est pas QUE charnelle, elle est spirituelle. C’est un moment intime, complice, ou l’on se livre a l’autre, dans sa nudité, son imperfection, ou l’on est libre dans le regard de l’autre. On se mélange et se livrent entier a l’autre.
    La trahison n’est pas l’acte sexuel mais plutôt la perte de la confiance car cela met définitivement un terme au rêve. Cela me ramène sur la terre ferme, celle ou l’on ne peut faire confiance a personne.
    Avant cela je n’avais JAMAIS douté de la parole de ma femme, jamais cherché un sous-entendu dans ses propos, JAMAIS connu la jalousie.
    Cela fait plus d’un an maintenant, et malgré le pardon (parce que je l’aime profondément), de nombreuses et longues discussions, il restera toujours une part de moi qui reste sur ses gardes, tapie dans l’ombre de mon esprit, cette part qui a peur de souffrir a nouveau. Pour moi, le contrat est simple, j’ai pardonné mais il n’y a pas de deuxième chance. Si elle a de nouveau envie d’aller voir ailleurs, elle me le dit, on se sépare, elle vit sa vie ailleurs et moi de même. Dans le cas contraire, il vaut mieux que je ne le sache jamais car je serai impitoyable. Je ne peux pas être une bouée de secours, a laquelle on se raccroche quand on a fini de barboter la ou on a pas pieds. Elle l’a accepté tel quel.
    Je lui demande de temps en temps si elle est toujours d’accord. Je vis un peu mieux maintenant. Elle aussi, enfin je le crois, la communication a l’heure de l’hyper médiatisation n’a jamais été aussi difficile entre les Hommes (et je crois bien que l’actualité en est la démonstration).
    Je sais que ce n’est que le point de vue d’un anonyme de 42 ans, père de 2 jeunes enfants, mais j’espère qu’il t’aidera si ce n’est a le/te comprendre, peut-être a en discuter.

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    1. Merci de prendre le temps de poser ces mots ici. Je comprends bien ton point de vue. La question de la confiance est centrale en effet dans un couple et je suis consciente de l’avoir brisée. Je sais que Son vécu (comme le tien) en fait aussi une question cruciale. Mais le mien fait de la liberté une question cruciale. A chacun son vécu, à chacun son parcours, à chacun ses failles. C’est aussi ce qui fait que dans un couple on ne peut pas être 1. On est toujours 1+1 et on n’évolue pas toujours de la même façon. L’essentiel est de pouvoir marcher tout de même ensemble sur le même chemin.
      Ne pas savoir…oui même si ça dérange je crois sincèrement que c’est la meilleure solution. J’aurais voulu qu’il ne pénètre pas dans ce jardin secret. Mais il y est entré.
      Nous avions alors différentes directions possibles. S’il n’avait pas accepté ma liberté, j’aurais été malheureuse et notre couple n’aurait pas pu durer. S’il était profondément malheureux de cette confiance abîmée, notre couple ne pourrait pas durer non plus.
      Je suis heureuse de constater que nos liens sont assez forts pour qu’on parvienne, malgré tout, à continuer d’avancer sur le même chemin. Avec l’envie et l’intention de prendre soin l’un de l’autre.

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  3. Ce texte m’a bouleversée. Parce que j’y reconnais certains de mes fondamentaux ou une partie de mon chemin.
    Je pense que l’écriture libère, que c’est un exutoire. Et que; si ca donne des frissons à ceux qui lisent, c’est que celui qui l’écrit tremble.
    J’espère que tu trembles moins. Et pas tous les jours. Et que tu vois le soleil, la liberté et la force qu’il y a derrière le fait de se débattre sans ses contradictions et de tracer son propre chemin. A la machette et en se griffant les jambes, là où peu sont passés. Mais il faut bien passer quand même. Parce que c’est la voie. Et que tant pis si on se griffe puisqu’on nous tient la main. Fort.

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci… Je n’ai jamais je pense été autant touchée par un commentaire… Tu as tout compris, en effet. Je tremble. Pas tous les jours mais je tremble. La force qu’il y a derrière le fait de se débattre en revanche, je ne suis pas certaine de vraiment la voir. Je vois surtout la peine que je fais aux autres ou que je risque de faire, en me débattant ainsi. La machette et les griffes…
      Encore merci pour tes mots.

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  4. Ces mots résonnent en moi. Pleinement. Comme ils doivent résonner chez beaucoup. Prisonniers de nos vies, de nos conventions, de nos carcans , de nos éducations, nous avons du mal à être notre vrai nous. Notre intime. J’ai souffert et souffre encore de n’avoir pas su le crier. Depuis si longtemps, j’en tremble encore.

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  5. Voilà un récit qui tord les boyaux autant que le cerveau.
    Des mots simples et limpides pour expliquer les nœuds de l’existence. Des mots que j’aurais aimé écrire, mais mon propre esprit est encore bien trop noué pour cela.
    En te lisant, on ne peut s’empêcher de s’y identifier puis de se poser et reposer les mêmes questions. Ces questions auxquelles tu sembles trouver quelques réponses. Pas toutes encore, mais tu es sur le bon chemin et déjà tu en vois la fin.
    Moi, je n’en suis encore qu’à lire ma boussole…

    Aimé par 1 personne

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